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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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Boy

BOZULICH, CARLA

Constellation

jeudi 27 février 2014, par Frédérick Galbrun

(4/5) Carla Bozulich poursuit son association avec le label Constellation et elle se défait des apparats de son projet Evangelista, pour enfin refaire surface avec un disque sous son nom, un premier depuis 2006. Certains collaborateurs/trices de longue date sont laissés de côté pour ce nouveau projet et elle s’approprie la gros de la production musicale. Peu intéressée par les concessions, Bozulich propose ici un disque qui malgré les dires, n’est pas plus accessible que les autres. Peut-être qu’effectivement s’agit-il d’un disque avec des chansons plus structurées mais l’incidence sur l’appréciation des critères de créativité et d’expérimentations est minime.

À ses côtés, on souligne la présence de John Eichenseer, musicien polyvalent qui a accompagné Bozulich en tournée dans la dernière année et qu’on retrouve sur « In Animal Tongue » d’Evangelista. La contribution de celui-ci nous invite à plonger dans ses différents projets musicaux, plus particulièrement Spool, un projet de drones électroacoustiques. On retrouve également l’intrigant batteur Andrea Belfi sur la plupart des morceaux. Ce sont d’ailleurs les rythmes qui fascinent le plus dans l’écoute, par leur richesse et leur particularité. Belfi n’est toutefois pas le seul attelé à la tâche rythmique, Bozulich s’est aussi adjoint les services de l’imparable musicien Shazhad Ismaily et de la montréalaise Gambletron. Ce souci d’être entourée de la sorte dénote à quel point Bozulich a compris que cet élément est essentiel à sa musique et qu’elle ne pouvait l’émuler par une boîte à rythme ou par des échantillons.

Dans son propos, Carla Bozulich demeure la même punk nihiliste de ses débuts, qui s’est cependant transformée dans les configurations multiformes de la musique expérimentale et de l’improvisation. Cette remarquable femme de la chanson alternative nous apparaît comme le penchant féminin de Michael Gira ; la même noirceur sublime dégoutte de chacune de ses chansons, passant à travers sa voix chaude et sexualisée. Cette structure du sexuel émerge comme base à la créativité de Bozulich. En intitulant son album « Boy », elle instaure un rapport de force entre les genres sexuels, réduisant l’image masculine à son côté enfantin, laissant sous-entendre la domination du maître. Mais le titre renvoie aussi à sa propre ambiguïté dans les rôles de genres. Cette femme présente dans sa démarche des caractéristiques plus masculines de nature, dans sa tenue, sa force et sa puissance. Elle s’affirme depuis ses débuts comme seule détentrice de sa créativité, tout en sachant tenir tête aux grands noms de la musique expérimentale dans ses différentes collaborations.

C’est cette puissance qui est illustrée par les différentes chansons composant cet album. Tout au long de l’écoute, Bozulich se positionne en figure féminine forte, celle qu’aucune tombe ne peut arrêter et qui attend le « One Hard Man ». Même dans ses moments plus doux, Bozulich se transforme en femme araignée qui se déprend des liens d’une relation symbolique dans un superbe duo avec une voix masculine, comme sur « Don’t follow me », un des grand moments du disque. « Gonna Stop Killing » rappelle l’album du même nom mais surtout le remarquable « Red Headed Stranger », par les élans country dans son chant et sa mélodie de guitare électrique qui prend aux tripes. Sur « Deeper than the well », Bozulich révèle que « I just want to fuck the whole world (...) Yes the hole is deeper than the well », illustrant l’insondable gouffre du manque qui crie et demande a être comblé.

Sa féminisation se poursuit jusqu’à la finale « Number X », qui se déploie en une ambiance sonore s’installant lentement et qui permet à la chanteuse de nous implorer, dans la dernière minute, de ne pas la souffler comme une chandelle quand elle aura fini de brûler. Elle clôt magistralement un disque très riche, où chaque chanson possède un univers particulier ; un trou noir qui nous aspire à l’intérieur d’une pensée créative questionnant constamment les rouages du sexuel. Un des albums les plus doux de Carla Bozulich, feutré et tellement accessible qu’il en est effrayant.

- Desc : Sombre chanson pop
- R.S.V.A : Swans, Mazzy Star, Marissa Nadler

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