[]

Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

Accueil du site > Musique > A > ARLT & THOMAS BONVALET

S/T

ARLT & THOMAS BONVALET

Almost-Musique

jeudi 5 juin 2014, par Frédérick Galbrun

(4/5) Le français Thomas Bonvalet est actuellement une des voix les plus intéressantes de la musique expérimentale. Dans une réelle démarche qualifiée d’ « anti-folk », celui-ci opte pour une posture radicale qui ne semble pas intéressée par le compromis. Cet ancien de Cheval de Frise, s’est investi dans le développement d’un nouvel idiome, qui prend la forme de son projet solo L’Ocelle Mare. Plusieurs excellents albums ont permis de se familiariser avec cette étrange mixture musicale qui implique l’utilisation d’instruments acoustiques issus d’un registre folk, mais qui déconstruit la structure musicale conventionnelle, en favorisant une rythmique étrange. En s’associant au duo français Arlt, composé d’Éloïse Descazes et de Sing Sing, Bonvalet s’embarque dans un drôle de voyage. Ceux-ci proposent une alternance de voix féminine/masculine, associées à une musique folk progressive, rappelant les meilleurs moments de Brigitte Fontaine et d’Areski. Musicalement, leur musique débridée est construite sur une esthétique affiliée au mouvement Rock In Opposition, avec des compositions dignes d’Henry Cow, Art Bears et Albert Marcoeur. Cette folie se transmet également dans des textes d’inspiration surréaliste et pataphysique.

L’année dernière, Éloïse Descazes a sorti un album avec le musicien canadien Éric Chenaux qui a permis de mettre en valeur sa voix fragile dans des chansons mélancoliques du répertoire traditionnel français. Dans un contexte où elle est accompagnée au chant par la voix masculine de Sing Sing, le talent et la fragilité de Descazes doit partager la scène et refuser de se mettre à l’avant-plan. Ce travail collaboratif génère une certaine frustration, car cette chanteuse possède un timbre unique et captivant. Non pas que son collaborateur est moins intéressant, au contraire, seulement celui-ci se cantonne dans un registre de chant plus commun et moins audacieux, ancrant Arlt dans un maniérisme propre à la chanson française ; un genre pop de foire, qui ramènent à une culture populaire de cabaret ou de village.

Ainsi, les éléments sont donc en place pour une collaboration qui dérange. Le trio reprend différentes chansons d’Arlt, parues sur les deux albums du groupe, « La Langue » et « Feu la Figure ». La présence de Bonvalet sur divers instruments, passant du banjo, à l’harmonica et à l’euphonium, joue le rôle de trublion en créant des dissonances dans les chansons déjà existantes. La radicalité du jeu de Bonvalet provoque un malaise qui se traduit en une distance entre l’auditeur et les chansons. Les éconduits se réfugieront dans des les repères stable des chansons alors que les autres désireront en secret un album présentant seulement les pistes de Bonvalet.

Les accompagnements de Bonvalet débutent de manière discrète mais échappent rapidement au cadre harmonique de la chanson, créant un genre d’ivresse sauvage qui déborde, comme une pulsion qui ne peut être domestiquée. La confrontation du cadre et de la pulsion n’est jamais harmonieuse, sauf dans ces rares accidents, comme les cordes sur « Ciel de Lille ». Cette dernière fait d’ailleurs partie des deux titres inédits de cette rencontre, l’autre étant « Grande Fille ». On aurait peut-être aimé plus de nouvelles compositions, proposant une chanson libre et déjantée, échappant à la domestication et permettant l’élan sauvage des mots sur une musique lui en donnant l’opportunité.

Il y a de grands moments sur cet album, entres autres « La Honte » et la mystérieuse « Tu m’as encore crevé un cheval ». D’un autre coté, « Lettre Morte » laisse Éloïse prendre les devants et les accompagnements moins abrasifs rendent justice à la douceur du chant et du texte. On apprécie également l’intensité renouvelée sur « Le Pistolet » et le bourdon éraillé de Bonvalet sur « Je voudrais être mariée », qui présente un superbe texte de répertoire français.

Il y a une exigence de faire connaître Bonvalet une fois qu’on le découvre. Cette collaboration entre Arlt et lui nous plonge dans une esthétique intéressante quoique dissociée, comme si les deux entités coexistent en même temps mais ne se rencontrent que trop peu. Cependant, le résultat demeure fascinant par son étrangeté, par cette drôle d’hybridation où on a greffé la tête d’une hydre monstrueuse au corps d’un animal de ferme.

-  Desc : Chanson française expérimentale
-  R.S.V.A. : Albert Marcoeur, Brigitte Fontaine, Art Bears

Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0