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SALON DU DISQUE ET DES ARTS UNDERGROUND DE MONTRÉAL

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Eden’s Island

AHBEZ, EDEN

Black Sweat

mardi 28 mai 2013, par Frédérick Galbrun

(4/5) À la lecture du texte de mon collègue Marc-André Pilon, relatant sa rencontre avec les Allah-las où ce groupe énumérait leurs albums marquants selon les décennies, il m’est paru pertinent de faire la critique de cette nouvelle réédition du classique « Eden’s Island » de Eden Ahbez, sorti originalement en 1960. Une mise à jour de cet album incontournable s’avère éclairante car celui-ci est devenu pour certains la stèle fondatrice d’un culte musical lié au psychédélisme « sixties ». Cependant, à l’image du film « 2001 : Odyssée de l’espace », les primates se rassemblent souvent autour du monolithe sans même savoir ce qu’il en est. Il en résulte qu’on reste avec le seul nom comme écusson, qu’on affiche fièrement pour prôner l’identité au détriment du sens.

Eden Ahbez (qu’on devrait écrire en minuscule) est un personnage plus vrai que nature. Figure emblématique d’une époque caractéristique de la musique américaine, c’est à se demander s’il a vraiment existé, tellement il symbolise l’idéal libertaire et contre-culturel américain des années 70. Ce précurseur a embrassé le mode de vie hippie avant qu’il ne devienne un lieu commun (soit dix ans plus tôt), marquant ainsi une dissociation claire avec la typologie classique du beatnik, surtout au niveau des valeurs et croyances. En effet, Ahbez cultive déjà à l’époque un idéal d’amour universel et de retour à la nature, est strictement végétarien, étudie les religions orientales, laisse pousser sa barbe et ses cheveux et, lors de sa découverte par les publicistes de Capitol, mène une vie d’itinérance, ayant élu domicile sous la lettre « L » du signe Hollywood à Los Angeles. C’est à cet endroit qu’Ahbez a été retrouvé, suite à l’enregistrement de la chanson « Nature Boy » par Nat King Cole en 1948, alors qu’il avait remis auparavant une copie manuscrite en coulisse au gérant de ce dernier. Ce titre s’est retrouvée numéro 1 durant plusieurs semaines, faisant de son compositeur le bénéficiaire des droits, qu’il a dû partager suite à des accusations de plagiat. La chanson « Nature Boy » se veut un texte autoréférentiel mettant en scène un personnage qui prône l’amour comme unique besoin essentiel.

Suite à ce succès, Eden Ahbez (de son vrai nom, George Alexander Aberle) a contribué à quelques « singles » de Nat King Cole mais n’a jamais cherché la célébrité et a maintenu un style de vie marginal. « Eden’s Island » est donc le seul album complet sorti de son vivant, un disque iconoclaste mettant de l’avant des arrangements tropicaux inspirés du calypso et de musique hawaïenne, sur fond de « cool jazz ». On tente de créer un orientalisme tropicalisant avec l’utilisation d’une flûte langoureuse, couplée à des arrangements de vibraphones et des bongos caribéens, qui se rencontrent parfois de façon maladroite mais non sans véhiculer un certain charme. Plusieurs effets sonores sont aussi ajoutés pour rehausser le réalisme de l’expérience auditive, par exemple le bruit des vagues et du vent, des grenouilles ou les craquements d’un navire de bois ( sur « Old Boat »). Le piano arrive aussi à point, comme sur « The Wanderer », avec une mélodie mélancolique au dessus de laquelle Ahbez récite un poème sur l’incommensurabilité du monde et le désir de partager sa vie avec quelqu’un.

Au niveau vocal, plusieurs chansons sont des récitations de type « spoken word », où un léger effet caverneux est ajouté à la voix, lui donnant ce semblant d’omniscience, réalisation du souhait inavoué du soi-disant mystique. D’ailleurs, au niveau des textes, ceux-ci constituent un genre de récit initiatique, faisant état d’un voyage et de la découverte d’un lieu paradisiaque, d’une plage sur le bord de la mer, où on peut s’adonner à toute forme d’hédonisme dionysiaque. Ahbez vante les mérites d’une vie simple, d’échange et de fraternité, où l’oisiveté est de mise. Sur « La Mar », il rend grâce à cette étendue d’eau, qui rend possible son havre de paix ainsi qu’à son effet terrifiant d’engloutissement et de transformation, lorsque le courant nous transporte à notre insu, pour nous faire échouer en un lieu inconnu. Au final, « Eden’s Island » est le récit quasi-autobiographique d’un orphelin à la découverte du monde, faisant état de ses peurs et ses angoisses. Ses blessures l’ont amené à prêcher un nihilisme vantant les mérites d’une vie meilleure, se situant au-delà du monde commun. On se demande quelle tragédie grecque est ainsi jouée, quel drame passionnel met en scène l’homme et ses dieux, avec ses chœurs féminins dignes d’une comédie musicale se déclinant en plusieurs actes. Certaines chansons semblent différer un peu de la thématique principale, on pense à « Surf Rider », qui se veut peut-être l’aboutissement vide de la quête, port d’attache à la culture populaire, lorsque l’idéal mystique se transforme alors en une activité récréative.

- Desc : pop psycho-exotique.
- R.S.V.A : Martin Denny, Beach Boys, Harry Belafonte

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