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Monogamies - Comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle

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Fuck Off Get Free We Pour Light on Everything

THEE SILVER MT ZION MEMORIAL ORCHESTRA

Constallation

mardi 1er avril 2014, par Frédérick Galbrun

(4.5/5) C’est étrange qu’un groupe de l’ampleur de Thee Silver Mt. Zion (TSMZ) se mérite une reconnaissance de la presse québécoise francophone avec près de 10 ans de retard. Alors que localement on fermait les yeux de façon quasi-volontaire sur la scène issue du Mile – End montréalais, celle-ci récoltait des éloges internationales. Il est donc embarrassant de lire des textes de journaux locaux qui soulignent l’origine montréalaise du groupe pour nourrir une forme d’identité collective. C’est souvent ce qui arrive lorsqu’on se contente de rencontrer la musique de TSMZ comme du simple divertissement ; on oublie le chemin parcouru par les membres et on nie volontairement la dimension politique fondamentale du groupe.

Cette politique doit être comprise au sens large du terme, comme un « être-ensemble », qui se traduit entres autres par un discours revendicateur anti-hégémonique, anti-corporatiste et surtout, anti-Harper. Ce totalitarisme du désir dans l’art contribue à son édification en tant que Culture (avec un grand C) ; un art qui s’affirme et se politise, qui prend position et agit en conséquence, là où peu peuvent se targuer d’en faire autant. Ainsi, si certains se plaignent de longues tirades anti-Harper lors des spectacles de Thee Silver Mt Zion, ils ne sont pas à la bonne place. Ici, musique et politique ne se dissocient pas. Dès lors, écrire sur un groupe de cette ampleur ne peut être perçu comme une mince tâche.

Ainsi, lorsqu’on tient à se vautrer dans la fierté identitaire et qu’on amalgame TSMZ à un « Montréal » archétypique, il faut d’abord questionner quel type de rapport affectif les membres de Thee Silver Mt Zion entretiennent face à cette ville et comment celui-ci influence la perception qu’ils ont d’eux-mêmes. Le titre de l’album (et la pièce titre, qui inclus un destinataire, soit l’île de Montréal) peut bénéficier de nombreuses interprétations. Celle que je peux déployer demeure la moins élogieuse pour un public dépourvu d’esprit critique. On nous enjoint d’abord à aller se faire foutre et de se libérer. Dans le jeu sémiotique du titre, on peut se demander à quel type d’acte de langage est-on confronté ; à qui s’adresse cet énoncé performatif et quelle est sa condition de félicité. Qui sont ceux qui sont éconduit de la sorte et à qui on demande de se libérer ? Mais aussi, pourquoi s’introduire comme autre sujet plus loin dans l’énoncé ?

L’équation n’est pas simple, au même titre que les émotions et la musique qui fait vivre cet album. Cette ambivalence est possiblement reliée à la naissance du fils d’Efrim Menuck et de Jessica Moss (respectivement chanteur/guitariste et violoniste du groupe). Dans l’acte illocutoire directif s’adressant aux autres, se profile la nécessité de s’inclure à titre de locuteur, car l’autre implique dorénavant le prolongement de soi-même. Nous répandrons désormais de la lumière sur tout ce qui nous entoure. Cette même lumière qui a marqué le début de la carrière de Thee Silver Mt Zion. La mort, comme la naissance, emmène son lot de flux lumineux.

C’est l’enfant qui nous introduit au disque, dans une insouciance qui associe le bruit à l’amour et en alternant entre la rage et la joie, l’intensité atteint des climax inégalés dans ces compositions musicales. Dès les premières paroles, Efrim fait penser à Jason Pierce de Spiritualized et transmet une urgence qui, au-delà de la voix, se fait aussi sentir dans les guitares. Celles-ci se lancent dans la quête d’une saturation apothéotique, s’arrêtant abruptement pour laisser place aux violons de Moss et de Sophie Trudeau, les chargeant de reprendre la ligne mélodique à leur compte. Les voix, chantées en chœur, impriment un autre mouvement d’urgence, nous rappelant à une collectivité qui s’effrite au profit d’un libéralisme économique vendeur de rêves de richesse individuelle. Ces refrains empreints d’une forme d’arrogance juvénile invitent à la révolte alors qu’en parallèle on travaille des textures sonores complexes et saturées, pour créer une impression étouffante. Quand la fumée remplit les poumons et que la braise couve sous les cendres, il ne manque qu’un coup de vent pour que tout s’enflamme.

D’ailleurs, ce thème du feu et de l’incendie revient constamment à l’esprit et les flammes attisent les rêves de révolte. Gaston Bachelard dans « La psychanalyse du feu », écrit que pour être heureux, il faut penser au bonheur d’un autre, car seul le sacrifice du feu séminal peut engendrer la vie. Il écrit aussi que l’incendiaire est le plus dissimulé des criminels. On retrouve cette tension entre construire et détruire, issue de la rencontre de deux pulsions opposées, qui demandent à s’incarner dans un même élan artistique.

C’est ainsi que se développe cet amalgame de hargne et de douceur qui s’entend sur les chansons les plus longues de l’album, dans leurs différents changements de registre. On est relâché seulement à « Little Ones Run », un intermède qui permet de reprendre son souffle, où Jessica et Sophie entament ensemble une berceuse au piano. La finale « Rains Thru The Roof At The Grande Ballroom » dédiée à Capital Steez, offre elle aussi un moment de répit. Capital Steez est ce rappeur new-yorkais, fondateur de Pro Era avec Joey Badass, qui s’est suicidé en décembre dernier à l’âge de 19 ans. Il s’est jeté du haut du toit de l’édifice de son label le soir de Noël. Il pleut des enfants morts, désabusé, aux prises avec des troubles de santé mentale. Quand Efrim demande de s’accrocher, de tenir le coup, c’est oublier que, prisonnier de son délire psychotique et de sa marginalité, Steez ne pouvait plus vraiment s’accrocher. Si on établit une typologie des suicides, celui lié à la psychose est un étrange mélange de souffrance et d’éthique.

On retrouve également une forme de lourdeur, liée à l’ennui et la désillusion. La mélancolie associée, génère cette inspiration bleutée, ce « blues » issue d’une routine qui émerge à force de vivre dans cet enclos protégé qu’est devenu le Mile-End, combien éloigné d’une véritable réalité montréalaise, alors qu’elle prétend en incarner l’idéal. Quand Efrim chante : “It’s been too long since a stranger held my hand”, on réalise à quel point il est nécessaire de sortir de cet espace fermé sur lui-même et s’ouvrir aux autres. L’album donne l’impression d’être hermétique et d’opérer en vase clos, il existe une cohésion opaque entre les chansons, lorsque les titres de certaines reprennent les paroles d’une autre. Pour poursuivre dans le registre d’un Montréal archétypique, des paroles comme “Lord, let my son, live long enough, to see that mountain torn down”, sur « Austerity Blues » répétées inlassablement par le groupe, fait penser inévitablement au Mont-Royal ; à ce symbole désuet, lié soit à une religion déchue ou à une classe bourgeoise insolente qui s’est installée sur ses flancs.

Les membres de Thee Silver Mt Zion offrent un album magistral, bourrées d’émotions complexes et contradictoires. Ils génèrent un désir de vivre malgré tout, de panser les blessures liées à l’échec et d’avancer vers son heure ultime. Le chant d’Efrim Menuck incarne la sensibilité nécessaire à ce genre de contenu et on veut le croire quand il chante « what we loved was not enough, but kiss it quick and rise again ». Comme s’il était encore possible de surmonter l’apathie et le désarroi pour renverser l’ordre établi.

-  Desc : Post-rock incendiaire
-  R.S.V.A. : Swans, Godspeed You Black Emperor, Carla Bozulich

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