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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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Still Smiling

TEARDO, TEHO & BARGELD, BLIXA

Specula

vendredi 16 août 2013, par Frédérick Galbrun

(5/5) Blixa Bargeld nous avait quand même prévenus. Il a lancé des signaux ; une alarme nous avisant de faire attention, qu’il y allait y avoir des écueils sur le chemin, que la route à suivre ne sera pas facile. Il exige que nous portions attention à l’endroit où nous mettons les pieds. Nos oreilles, comme nos pieds, servent d’instrument à la motricité permettant à l’esprit de voyager rapidement d’un endroit à l’autre. Mais les chemins à prendre sont nombreux et il est facile de suivre celui qui est le mieux balisé. S’aventurer hors des sentiers battus génère un risque, celui de se perdre et de laisser la peur diriger la raison et le goût esthétique. C’est de l’auditeur comme Sujet écoutant dont il est question ici, car Blixa Bargeld sait très bien où il se dirige. Il a lancé une première sonde en 2010, la surprenante collaboration AANB, avec Carlsten Nicolai (l’homme derrière Alva Noto) et retourne ici avec un deuxième signe sur son parcours.

Si Bargeld est surtout reconnu comme un des fondateurs du « cultissime » groupe Einstürzende Neubauten et comme collaborateur de Nick Cave, Teho Teardo est beaucoup plus obscur en Amérique du Nord. Pourtant, il s’agit d’un compositeur italien de renom, lauréats de plusieurs prix pour ses trames sonores de films, dont celle de « Il Divo ». Plus tôt cet année, il a produit le disque « Music for Wilder Mann », inspiré de la remarquable collection de photos « Wilder Mann : The Image of the Savage » du photographe Charles Fréger. Bargeld et Teardo se sont rencontrés alors qu’ils collaboraient sur une pièce de théâtre et par la suite, ont produit la chanson « A Quiet Life » pour une trame sonore. C’est cette chanson qui a amorcé le processus créatif derrière « Still Smiling ». Teardo est un compositeur qui travaille avec une instrumentation qu’on pourrait qualifier de classique, mettant de l’emphase sur les cordes et le piano. D’ailleurs, il faut souligner la participation du Balanescu Quartet, un ensemble de cordes de musique contemporaine, sur quatre pièces de cet album.

Sur ce présent disque, Bargeld offre une performance vocale magistrale ; les textes sont chantés en allemand, en italien et en anglais, parfois dans un joli foutoir. Même si cela peut affecter la compréhension de certains moments de l’œuvre, on demeure subjugué par l’ensemble, par sa totalité, intrigué par le charme sombre des compositions et de la voix aux accents teutons. Les deux musiciens arrivent à mélanger la richesse et la douceur des cordes avec des sonorités électroniques parfois plus abrasives, propre à l’esthétique industrielle de Neubauten. Ce faisant, le chant de Bargeld s’ajuste et s’adapte aux différentes constructions de tensions (très bien orchestrées par Teardo). On affronte avec angoisse les moments chargés d’intensité alors que ceux plus calme, comme la superbe « Defenestrazioni » qui clôt l’album, nous enrobent d’une douceur apaisante ; une main de fer dans un gant de velours, la punition et la récompense.

Au niveau du contenu, on doit suivre les traces d’anglais à la première écoute pour parvenir à s’accrocher à un sens et remplir le besoin de défricher, de comprendre et d’induire une structure à la parole de Bargeld. Par chance, les paroles en allemand et italien (et leur traduction en anglais) sont incluses dans le disque et nous épargnent le regret de ne pouvoir entrer dans les profondeurs structurantes de la pensée de Bargeld. Les lectures répétées nous informent que le chanteur manie habilement les mots et les associations, en passant d’une langue à l’autre. D’entrée de jeu, il questionne sa propre position de Sujet sur « Mi Scusi » ; il s’excuse de son italien peu expérimenté tout en se demandant s’il reste la même personne dans une autre langue, si ses métaphores le suivent dans ces sauts translinguistique et surtout, qui est ce « Je » qui chante ces chansons à même son corps. Sur « What if », Bargeld poursuit sa réflexion linguistique en interpellant le croyant et questionnant le langage : « What if in paradise / there are no huri’s waiting ? » demande-t-il. Qu’arriverait-il si on y retrouverait que des raisins et du vin ? Peut-être s’agit-il tout simplement d’une erreur de traduction ? Si on traque le signifiant dans l’écoute, la polysémie du nom « huri » pourrait être en cause dans ce questionnement, car lorsqu’on le prend dans son acception italienne plutôt qu’arabe, « Huri » ne désigne plus des vierges mais un village en Sardaigne.

Les titres chantés en allemand sont d’une efficacité redoutable ; « Axolotl » nous prend à la gorge, étouffé par la puissance de la composition et du langage. Cette utilisation de l’allemand, quand on s’y arrête, renvoie à un ensemble de signifiants organisés en une esthétique militaire, où la lutte et la rigueur sont de mises. L’excellente « Nur Zur Erinnerung », semble faire référence à l’idée nietzschéenne de l’Éternel retour dans son refrain : « Alles muss zurück auf Anfang » (Everything must return to go). Plus loin, la lecture en allemand de « Konjunktiv II » demeure fascinante et le fait de pouvoir être témoin d’une telle maîtrise de la langue de la part de Bargeld nous rend bien humble, surtout quand il nous dit que s’il était seul, il se perdrait dans des mauvais mondes. Mais il ne souhaite pas ça, car « seul » voudrait dire « pas lui ». Bargeld et Teardo poussent l’audace du langage en offrant deux versions différentes de « Nocturnalie »/ « Nocturnalia », une en allemand et l’autre en italien, miroir symétrique où les deux pièces se tiennent l’une en face de l’autre se dévisageant.

Les chansons en anglais cherchent également à découvrir le trésor des Signifiants, à franchir la barrière du langage pour atteindre l’Autre. Dans cette catégorie, on retrouve une superbe reprise de la chanson « Alone With The Moon » des Tiger Lillies. Sur « A Quiet Life » Bargeld chante : “The order is always merciless, it wants to see me fail (mais à l’écoute on croirait entendre The Other)”, “I renounce my plans to live again a quiet life”. À cet égard, il semble que le silence n’est plus possible, à moins qu’il ne soit chargé de contestation. Il n’est plus question de subir l’Autre quand on souhaite nous faire taire, mais l’ordre imposé par la grammaire à parfois cet effet totalitaire dans le langage. La chanson titre « Still Smiling » est une superbe éloge de la noirceur et du sourire qui perdure dans l’obscurité et l’ombre de la mélancolie.

Il s’agit d’un disque au propos sombre, certes, mais les deux musiciens utilisent aussi l’humour, comme sur « Defenestrazioni », qui comprend dans sa structure une fausse entrevue, où une journaliste s’avance : « Can I ask you a stupid question ? ». On le questionne sur ses influences (« The Ubiquitous Caboodles » ?), sur un retour probable avec Nick Cave, de l’effet du départ de FM Einheit sur sa musique. On imagine Bargeld las, ironisant sur sa situation, voyant l’entrée en scène comme une sorte de défenestration. Cette thématique de l’absurde, met en tension la mort et la liberté ; par cette sortie fracassante, il est inutile de se démener pour apprendre à voler. Un disque magistral donc, qui mérite une écoute approfondie et qui donne envie de disparaître, surtout dans sa finale ; se lancer par la fenêtre, boire du vin de miel et manger des nuages au déjeuner… Un disque riche, beau et intelligent qui met en lien deux artistes qui ont de la force dans leurs idées. Sur la pochette, Teardo et Bargeld portent le bonnet d’âne mais renvoient l’un à l’autre ; à qui la faute ?

- Desc. : Chanson avant-garde
- R.S.V.A. : Scott Walker, Nick Cave, Coil

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