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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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New History Warfare Vol. 3 : To See More Light

STETSON, COLIN

Constellation

jeudi 2 mai 2013, par Frédérick Galbrun

(4/5) Sur ce dernier volet de sa trilogie, Colin Stetson suit la progression logique qui se déploie depuis le premier disque sorti il y a six ans. Il suit une direction beaucoup plus lyrique, mettant de plus en plus d’emphase sur sa propre voix. Cela semble s’imposer comme la seule avenue logique qui lui est permis de suivre, afin de dépasser les contraintes que sa technique lui impose. Car même s’il cherche à disparaître et fusionner avec son instrument, Colin Stetson n’est pas un saxophone. Outre le fait de mourir (ou d’arrêter de respirer), il ne semble pas humainement possible d’aller plus loin que la respiration circulaire. Il peut toutefois essayer de faire comme Genesis P-Orridge et travailler une nouvelle esthétique du corps, en se faisant greffer un autre poumon et un autre larynx, mais on semble encore loin de cet état des choses. Les seules possibilités « humaines » qui s’ouvrent à lui, sont donc l’exploration de la simultanéité de la voix et du souffle et les possibilités sonores offertes par l’architecture des différents saxophones utilisés. À cet effet, le saxophone baryton s’affirme comme étant le plus intéressant, de par la possibilité de superposer deux tonalités différentes dans le haut et le bas de l’instrument et d’y faire travailler le souffle.

Ce sont les limites physiques qui marquent la temporalité dans les constructions sonores de Stetson. On s’aperçoit des quelques heurts qui ramènent au réel, à un impossible de disparaître, sauf dans la mort. Cela nous introduit à la question du souffle et si, par la technique de respiration circulaire, Stetson veut nous faire croire à des qualités surhumaines, ont est vite leurré. Car il n’échappe pas au rythme, à la scansion, à ces moments imperceptible où une respiration enchaîne sur une autre et où le nouveau souffle interpénètre l’ancien, nous donnant l’impression d’une continuité. Tout comme à l’intérieur de cette apparente linéarité du temps et de la vie, certains moments marquent le rythme, la répétition, et préservent un certain niveau de familiarité, nous empêchant de nous dissoudre dans le son continu. Ce souffle permet de coucher les bases d’un bourdon modal d’où émergent des notes différentes venant d’octaves plus hautes, soubresauts retenus des pointes de réel, qui tentent de s’échapper. La résonnance dépasse le cadre de la musique occidentale et on ne navigue plus dans le cadre convenue de la gamme tempérée.

Au départ on reconnaît la familiarité, le cycle répétitif de Stetson et on se pose la question du lieu où il est possible pour lui de nous amener. On reste donc avec cette première impression d’écouter la suite de son album précédent, utilisant la même recette gagnante, la même logique. Cette impression perdure jusqu’à ce que se fasse entendre la pièce « Brute », qui vient rendre les choses beaucoup plus intéressantes. Dans les cliquetis du saxophone, la machine prend corps et commence à faire parler ses parties oubliées, dans une somatisation de ses potentialités inexplorées. On ne peut encore que saluer le travail de maître derrière la captation sonore, ainsi que l’apport de Ben Frost, qui n’est pas sans rappeler ses propres disques, en particulier « By The Throat ». C’est donc dans les moments plus viscéraux que Stetson est excitant, qu’il donne l’impression de réaliser un exploit physique, comme sur les 15minutes de « To See More Light ». Parallèlement, on assiste à l’émergence de la voix (au-delà de la parole) ; le chant de Stetson bien entendu, beaucoup plus présent, mélodique et lyrique, mais aussi celui de Justin Vernon de Bon Iver sur « And In Truth ». Stetson continue également à rendre hommage au folklore afro-américain du début du siècle dernier, avec une reprise de « What Are They Doing in Heaven Today ? » de Washington Phillips, interprétée par Justin Vernon.

Depuis ses débuts, Colin Stetson peaufine son art et travaille à la maîtrise d’un genre musical qu’il est en train d’inventer. En mélangeant la musique contemporaine, le jazz (ce qu’il en reste) et un côté plus pop, il a trouvé un créneau qui lui sert et lui permet de jouir d’une certaine reconnaissance populaire. Une reconnaissance qui lui a permis, entres autres, de jouer autant sur « Blonde » de Cœur de Pirate que de collaborer avec Mats Gustafsson... Il semble qu’il vient clore cette trilogie guerrière d’une façon optimiste ; les rayons de soleil traversent finalement les brumes du champ de bataille. Dans cet instant où on arrive à croire à la paix, quand on sort enfin de l’obscurité.

- Desc. : Avant-pop/musique actuelle
- R.S.V.A. : Bon Iver, John Butcher, Evan Parker

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