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Monogamies - Comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle

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Coin Coin Chapter Two : Mississippi Moonchile

ROBERTS, MATANA

Constellation

vendredi 11 octobre 2013, par Frédérick Galbrun

(4.5/5) Je me souviens de ce concert de jazz à la Casa Del Popolo, il y a quelques années. L’ensemble sur scène était composé de musiciens locaux, des habitués de l’endroit, à l’exception d’une figure qui se détachait du lot et ce, pour plusieurs raisons : il s’agissait d’une femme, saxophoniste et d’origine afro-américaine. Trois éléments qui, mis ensemble, révélaient d’emblée que cette musicienne ne venait pas de Montréal. Et puis il y a eu son jeu ; un souffle marqué de « soul » et de cette esthétique typiquement new-yorkaise qui donne cette caractéristique particulière au « Fire Music ». À ce moment, on entendait des relents d’Ornette Coleman et Albert Ayler nous ramenant à une grande époque de free-jazz. Matana Roberts portait en elle cette empreinte, reconnaissable entre milles, celle d’une trace derridienne qui demande à retrouver l’archive, comme une rose tatouée sur la paume.

Avec le premier chapitre de cette série « Coin Coin : Gens de couleurs libres », Roberts avait signé une des meilleures sorties de free-jazz de 2012 ; chaotique, viscérale et portée par la voix et le saxophone. Elle récidive ici dans un espace plus contenu, en limitant l’instrumentation et en gardant le focus sur des compositions aux lignes mélodiques claires. Saxophone, trompette, piano, voix, contrebasse et batterie forment cet ensemble musical qui joue le deuxième volet des pans niés d’un des drames humain d’Amérique du Nord ; drame qui se réactualise constamment dans le racisme et la ségrégation subie par la population afro-américaine. Évidemment, le saxophone est à l’avant-plan mais Roberts a gardé le souci d’intégrer la voix au jazz improvisé, à travers diverses manifestations comme le gospel-soul (negro spiritual), le spoken word, le scat (sur « River Ruby Dues ») et le chant lyrique, plus près de l’opéra et de la musique classique. Il s’agit toujours d’un défi d’intégrer de la voix au free-jazz et rares sont ceux qui réussissent avec brio. On pense surtout à Linda Sharrock et Patty Waters d’autres femmes qui, comme Roberts, portaient en elles le cri d’une féminité qui demande à s’affirmer dans une société machiste. Soulignons que la présence au chant du ténor Jeremiah Abiah dans ce sextet, vient définitivement apporter une touche particulière, brouillant les cartes et les frontières de la ségrégation musicale, en mélangeant des formes de musique folklorique à des formes dites plus « européennes classiques ».

Avec « Mississippi Moonchile », Roberts explore une mythologie propre au sud des États-Unis, où les figures sociales élevées en héroïne, ont d’abord été méprisées, asservies et confrontées (encore aujourd’hui) à la difficile émancipation passant par le regard de l’Autre. La musicienne construit un discours où l’histoire se mêle à la foi, en une généalogie de puissances qui s’actualise dans le récit et vient affirmer un désir d’échapper au ressentiment qui empoisonne l’existence tout en devenant un terreau fertile à l’épanouissement de valeurs religieuses. La femme ainsi historicisée reconstruit son statut de sujet dans une double lutte de classe et de sexe, et se révèle dans une force qui ne serait plus soumission mais liberté réelle. C’est cette parole, intégrée au langage musical, qui permet à Roberts de construire une trame narrative claire, porteuse d’un sens explicite.

À l’intérieur de cet ensemble musical, chaque musicien se distingue, mais on est surtout transporté par le saxophone de Roberts et la trompette de Jason Palmer qui, tout en s’accompagnant mutuellement, accompagnent aussi la voix dans ses différentes déclinaisons. Les deux cuivres se rencontrent dans thèmes musicaux rappelant le style dixieland du sud des États-Unis, où blues, religion et fanfare s’entremêlent, nous ramenant inévitablement aux élans mélodiques des frères Albert et Don Ayler, l’exubérance en moins. Le traitement mélodique des thèmes ne porte pas la même puissance que celle transmise par Albert Ayler mais, en s’ancrant dans un réseau de signifiants semblables, Roberts tisse tout de même la toile d’une révolte plus feutrée, qui semble moins faire état d’une urgence de survivre. Cela se traduit dans sa musique par des improvisations contenues qui se marient aux compositions tout en douceur, ne montrant que très peu des élans hystériques qu’on retrouve souvent dans ce type de free-jazz.

Il s’agit d’un autre grand disque pour cette dame ; celui-ci porte une parole politique, sociale et historique ancrée dans une subjectivité en constante construction. Ce passage intérieur vers une nouvelle forme de subjectivité se traduit aussi dans l’originalité musicale, dans ce souci de demeurer fidèle à la tradition tout en décloisonnant les catégories musicales. Certes, il s’agit bien d’un disque de jazz, mais comme on en a rarement entendu, le genre d’œuvre qu’on souhaite voir devenir marquante et incontournable (si cela est toujours possible). J’aurais voulu finir en écrivant que Matana Roberts est une des plus grande « jazzwomen » de son époque mais cela ne lui rendait pas justice et contribuait à une forme de sexisme. J’ai pensé alors à écrire « jazzmen », mais cela démontrait encore très clairement l’hégémonie de langage sur certaines catégories sexuées. Je me ravise donc en disant que Matana Roberts est une des plus grandes figures contemporaine du jazz, hommes et femmes confondus.

- Desc : Free-Jazz historique.
- R.S.V.A. : William Parker Raining on The Moon, Albert Ayler, Steve Lacy

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