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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

Les Revenants

MOGWAI

Sub Pop

mercredi 19 mars 2014, par Frédérick Galbrun

(3.5/5) La récente diffusion par ARTV de la télésérie française « Les Revenants » a instillé dans mon esprit des images et une mélodie, que le générique d’introduction martèle à chaque épisode. Dès la première écoute on est fasciné par la beauté de ces plans fixes inquiétants. De plus, la musique qui accompagne d’un caractère onirique et grave, vient sceller l’expérience avec une question fondamentale : qui a produit la trame sonore ? Je n’avais pas vu le nom du groupe dans le générique, trop obnubilé par les images, j’ai du reculer de quelques secondes pour m’apercevoir qu’il s’agissait en fait de Mogwai, groupe phare de la scène post-rock. Ainsi, le retour de ces images dans l’espace public fait que, même un an après sa sortie, il n’est pas trop tard de parler de cet album à un public québécois.

Pour les amateurs de musiques instrumentales, nulle besoin de présentation, Mogwai se hisse au panthéon des groupes affublés de cette étiquette de « post-rock », avec les Tortoise, Godspeed You Black Emperor et autres groupes du genre. On qualifie souvent ce style musical de « cinématographique », probablement car il possède cette qualité de faire visualiser des images chez l’auditeur et conserve le souci de construire de tensions propres à une trame narrative. Le genre d’images et de scènes qui peuvent se superposer à cette musique varient inévitablement, selon les groupes et selon notre imagination. Cependant, on peut souvent lui associer un certain fond mélancolique et une tension qui se prête bien aux drames et aux angoisses existentielles.

Inutile de rappeler le synopsis de la télésérie, simplement que celle-ci traite de l’étrangeté, de l’incompréhension et de la douleur humaine. Différents âges (personnages) sont mis en scène au cours des épisodes, des moments clés dans une vie : l’enfance, l’adolescence, le début de l’âge adulte, la maturité et, brièvement, la vieillesse. Même la folie n’est pas exempte de ce décor, seulement mise à l’écart. On parle d’échec, de deuils non-résolus, de peur. D’ailleurs, Freud avançait l’idée que ce qui distingue la mélancolie du deuil, c’est que dans la première on ignore ce qui est réellement perdu. Ces éléments réunis donnent le ton privilégié par les compositions de Mogwai. Elles recèlent une poésie dans leurs mélodies qui correspond parfaitement aux émotions imagées par la série. Une poésie proche de cette inquiétante étrangeté, du sentiment de déjà vu manifeste lorsque le spectateur est troublé par l’irréalité familière les lieux et qu’il parvient à combler un manque de sens grâce à un recroisement des différents fils d’Ariane. La trame sonore agit dans le même sens ; des mélodies simples et familières, qui entretiennent l’angoisse et finissent par se recroiser dans l’écoute.

Il a été dit que la composition de la trame sonore s’est produite sur un mode collaboratif. Lorsque les producteurs ont approché Mogwai, ceux-ci leur ont fait parvenir des maquettes déjà en cours de travail, maquettes qui ont été jouées lors du tournage de certaines scènes. Dans un deuxième temps, les producteurs ont fait parvenir le scénario au groupe et ceux-ci ont composé la suite, parvenant à créer une musique qui, à l’instar de la série, évoque plutôt qu’elle ne révèle. Car si au final il s’agit d’une série portant sur les morts-vivants, elle ne tombe pas dans le grotesque et elle se veut élaborée avec plus de retenue quant aux diktats esthétiques des films de zombies ; des morts qui paraissent normaux mais semblent se diriger lentement vers la barbarie, une apocalypse non advenue mais qui se laisse présager, des phénomènes naturels inexplicables…

Musicalement, Mogwai offre un disque relativement dépouillé, ne cherchant pas à impressionner par des envolées musicales, seulement des directives simples qui permettent aux images de cohabiter avec la musique. Pour se référer à leur propre discographie, on peut dire que globalement, « Les Revenants » se rapproche de « Happy Songs For Happy People », principalement pour sa contenance. Il s’agit d’une musique lente, sans attaques précipitées de guitares ou de claviers, qui ne s’embrase pas dans des crescendos majestueux, sauf peut-être sur la finale qu’est « Wizard Motors ». La chanson du générique « Hungry Face » se veut naturellement un des moments forts, par son introduction de carillon onirique, comme une boîte à musique qui invite à laisser les fantasmes émerger de l’inconscient. C’est cette fonction qui sied le mieux aux pièces présentées sur ce disque ; de permettre aux images d’émerger.

L’album est constitué d’une musique lourde mais feutrée, qui accompagne parfaitement la violence des drames humains et non celle d’un champ de bataille épique. Car la lutte entre les morts et les vivants, si elle a lieu dans « Les Revenants », implique des gens qui sont aimés et des déchirements quant aux liens familiaux. Les morts dépeints ici n’ont pas perdu leur humanité, ils ne sont pas qu’instincts primaire ; ils conservent leur part de conscience et leur identité, ce qui les empêche de sombrer du côté des monstres, admirablement occupé par les vivants…

-  Desc : Post-rock inquiétant
-  R.S.V.A. : Explosions in the Sky, Destroyalldreamers, Bathyscaphe

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