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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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Prati Bagnati Del Monte Analogo

LOVISONI / MESSINA

Die Schachtel

samedi 17 janvier 2015, par Frédérick Galbrun

(4/5) Figure de proue de la musique expérimentale contemporaine, le label italien Die Schachtel poursuit en parallèle son superbe travail de réédition. En suivant une direction artistique léchée, chaque sortie se mérite un visuel superbe et un traitement tout en noblesse. L’objet qui nous intéresse ici est un album de deux compositeurs italiens paru en 1979, proches de Franco Battiato et de l’école progressive expérimentale italienne. Les deux compositeurs se séparent chacune des faces du disque et cette sortie témoigne d’un parcours spirituel particulier, propre à une époque bercée des illusions d’une croissance infinie et d’un futur meilleur possible.

La face A appartient à Francesco Messina qui crée une composition électronique feutrée et doucereuse, en référence au livre de l’écrivain René Daumal « Le Mont Analogue », et donne le titre (et le ton) au disque. Ce livre relate le récit d’une équipe d’aventuriers à la recherche d’une montagne mythique, au milieu de l’océan, hors de toutes cartes, un sommet qui relie le ciel et la terre, symbole universel de l’Axis Mundi qui sert à instituer le monde sacré de l’homo religiosus. Pour Daumal, le Mont Analogue représente la quête spirituelle dont il fait une analogie (!) avec l’alpinisme. L’auteur s’est inspiré de son expérience auprès de G.I. Gurdjieff dans les années 40 pour illustrer son aventure. Malheureusement, la mort l’a rattrapé trop tôt pour lui permettre de terminer son projet. Mais voilà que ce livre inachevé est probablement l’oeuvre la plus connue du passage d’un homme dans le « Travail » de Gurdjieff. Comme le cheminement spirituel, on n’en voit jamais la fin, par chance surement, car les étapes les plus difficiles ne sont pas écrites, rendant la mystique du livre beaucoup plus désirable. John Zorn a également tenté l’expérience de son côté il y a deux ans avec un disque intitulé « Mount Analog », qui ne s’approchait que légèrement de l’intention originale du livre. Il apparaît que la version de Messina est nettement supérieure, non pas musicalement, mais dans la filiation spirituelle à Daumal qu’il s’approprie.

Cette incomplétude littéraire et spirituelle est d’ailleurs très bien représentée par ce disque italien. Les « prati bagnati » sont les prés humides du Mont Analogue, situés à la base de la montagne, qui invitent au repos, à l’arrêt. Dans l’histoire, plusieurs personnes auraient trouvé cette montagne, mais peu entreprennent l’ascension ; ils se laissent séduire par le calme régnant à ses pieds. Entreprendre l’ascension, suivre le sentier de la 4e Voie, demande énormément de courage et une discipline incroyable. Car pour pouvoir prétendre exercer le rappel se soi, changer ses habitudes, en développer des nouvelles et les perdre encore, ainsi qu’exercer son attention dans un travail quotidien, le périple est long et difficile, à l’image de l’ascension des pics enneigés d’une montagne.

Ce sont ces prés que Francesco Messina met en musique, lui qui a fondé une maison d’édition des livres de Gurdjieff en italien avec Franco Battiato. Accompagné de Michele Fedrigotti au piano, Messina s’affaire derrière un arsenal de synthétiseurs pour composer une longue pièce méditative qui invite au repos et à la contemplation. Le mariage entre le piano et les nappes de synthés se fait sans heurts et fournit un duvet verdoyant, qui invite à s’étendre et humer la rosée. Les lignes répétitives du piano et les différents enrobages analogiques utilisés par Messina s’entrecroisent tout au long de la pièce dans une dynamique complémentaire qui culmine par un crescendo des sonorités électroniques.

La proposition de Lovisoni est légèrement différente. Peu intéressé par Gurdjieff, ce dernier a plutôt offert deux compositions minimales qui puisent leur inspiration dans sa propre conception de la musique et de l’univers. « Hula Om » est une pièce pour harpe construite sur une base mathématique de temps et de structure. Lovisoni s’intéresse plus à la synthèse qu’à l’analyse et les 25 notes jouées à l’harpe en viennent à créer un effet perceptif intéressant lorsqu’on s’attarde à l’impression générale de la pièce. « Amon Ra » est un duo de voix et « glasspiel », un instrument hautement poétique semblable à un piano mais joué avec les doigts sur des verres de cristal. On est hypnotisé par les harmoniques aigus des verres qui s’interpénètrent et provoquent une saturation jouissive. Sur ce lit de drones, le chant harmonique de Juri Camisasca rappelle Pandit Pran Nath et s’élève dans un étrange raga qui suggère l’abandon total aux puissances supérieures.

- Desc : New-Age minimaliste
- R.S.V.A. : The Caretaker, William Basinski, Charlemagne Palestine.

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