[]

Monogamies - Comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle

Accueil du site > Musique > K > KOUNA, KEITH

Le voyage d’hiver

KOUNA, KEITH

L-Abe

mardi 28 janvier 2014, par Frédérick Galbrun

(4.5/5) Pour l’histoire, Die Winterreise est une composition pour piano-voix, écrite en 1827, qui comprend vingt-quatre lieder (chants) et se veut une des œuvres les plus sombres de Franz Schubert, alors en fin de vie et au prise avec la syphilis. Schubert s’est inspiré d’un texte de Wilhelm Muller qui, dans sa forme, est un monologue où le protagoniste principal chante la peine de son cœur brisé, par cette fille de la maison où il loge, qui lui a préféré un autre prétendant. Suite à cette déception amoureuse, l’homme quitte la demeure et rencontre de multiples tableaux le ramenant à sa peine et à sa solitude, la mort constamment à l’arrière-plan. Dès qu’il fait le premier pas, le voyageur débute une errance qui le confronte à la crainte de finir sa vie seul, sans amour, difforme et syphilitique…

On peut supposer un quatre ans de travail acharné de la part de Keith Kouna pour travailler les textes et s’approprier la structure. En s’associant avec le musicien expérimental René Lussier, il est parvenu à réactualiser une des compositions les plus dramatiques du 19e siècle. Le résultat est captivant et les vingt-quatre micro-scénettes que proposent Kouna et Lussier sont dignes d’un Winterreise contemporain à saveur québécoise. Même que dans son voyage d’hiver, Kouna conserve un côté propre à l’époque classique, par une poésie intemporelle et un français impeccable rappelant parfois Nelligan. Les textes de Kouna vont jouer dans les marges des normes morales, feignant une folie qui n’existe plus et se traduit par une forme de pathétisme métaphorisé. Une folie propre à l’époque classique, alors qu’on retrouvait ces pauvres hères libidineux à l’intérieur de la Salpêtrière.

En entrée de jeu, « Bonne nuit » est chanté de façon semblable à une comptine et commence le disque de manière très intéressante, où les thèmes du voyage sont exposés d’emblée : alcool, sexe, solitude, ennui et mort qui seront privilégiés, peut-être au détriment de cet amour véritable, exhorté par le texte original. Les textes imagés abondent et suscitent l’envie de se perdre dans la beauté de la langue française. Quelques titres ont des propos plus contemporains, moins intemporels et, étrangement, peuvent paraîtres comme des textes moins intéressants. D’autres, comme « Le Tilleul » par exemple, par son amour sexualisé, semble vulgaire à côté des autres. Le texte est quand même sauvé par des arrangements remarquables et par cette coupure sonore abrupte à mi-chemin du morceau. Plus loin, « Le Sexe » vient briser l’homogénéité de l’œuvre par son côté plus rock ludique avec un texte dénué de profondeur. Difficile de chanter la sexualité, surtout que l’érotisme commande de le faire à mots couverts, de dévoiler sous des draps diaphanes les courbes du désir ; l’exposer comme une mangeoire au gré du vent désacralise le sexe et le rend vulgaire.

La voix de Kouna, dans son registre légèrement aigu et éraillé de chanteur punk, est captivante mais incarne mal le pathos nécessaire à une telle épopée, traduisant plutôt un côté carnavalesque. Même s’il s’est approprié ce Winterreise pour en faire son propre voyage d’hiver, Kouna grammatise maladroitement la mort et le désespoir, il y manque un tragique totalisant, un abysse qu’on ne peut prétendre atteindre seulement à la lecture de Nietzsche.

« Le voyage d’hiver » est musicalement très riche, les arrangements de René Lussier sont imaginatifs, près de ses meilleurs moments, surtout lorsqu’il se permet des incursions plus expérimentales On peut seulement reprocher ce côté Rock In Opposition « pataphysique » proche de l’école française ( du genre Étron Fou Leloublan) qu’on entend souvent chez les musiciens d’Ambiances Magnétiques(« Inondation » est un excellent exemple). Un style musical duquel Lussier peine à se défaire, continuant de s’accrocher à une esthétique qui nie tout un pan de la nouvelle garde de la musique expérimentale. On retrouve aussi Vincent Gagnon au piano (comme il se doit) et PE Beaudoin à la batterie, tous deux étaient partenaires de Kouna sur « Du plaisirs et des bombes ». Les arrangements classiques de cordes, piano et de cuivres sont rudement judicieux pour supporter le propos comme il se doit.

De ces 24 chansons, aucune ne possède un statut lui permettant d’accéder au créneau de « musique populaire » et c’est tant mieux. « Le voyage d’hiver » est définitivement un grand disque qui plaira aux connaisseurs de musiques savantes et de textes hautement poétique. Il servira peut-être de coup de gueule à tous ces nouveaux fans de musique dite « émergente » qui ont fait de Kouna une nouvelle égérie et qui les invitera, on l’espère, à renouer avec des classiques de la chanson française et avec l’œuvre littéraire des grands poètes torturés de ce monde.

L’écoute du disque se veut effectivement un voyage, qui demande à être investie de la même manière que l’on entre pour la première fois dans un pays inconnu, tout en s’appropriant ce sentiment d’inquiétante étrangeté, ce déjà vu des errances amoureuses. Un disque triste qui s’écoute seul, en regardant l’hiver par la fenêtre, bouteille de whisky à la main.

- Desc : Chanson d’errance et de désespoir
- R.S.V.A. : Tom Waits, Pierre Lapointe, Richard Desjardins

Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0