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The Last Great Challenge in a Dull World

JEFFERIES, PETER

De Stijl

mardi 12 novembre 2013, par Frédérick Galbrun

(4/5) Incroyable réédition de la part du label De Stijl de cet album du néo-zélandais Peter Jefferies. Paru originairement en 1990 en cassette et ensuite en vinyle, c’est la version cd de 1991 qui nous est resservie ici, qui inclus deux titres de plus, provenant d’un disque sept pouces paru à la même époque. Jefferies a été un membre actif de la scène musicale underground de Nouvelle-Zélande, ayant fait partie des groupes post-punk Nocturnal Projections et This Kind of Punishment dans les années 80. « The Last Great Challenge in a Dull World » est sa première aventure en solo, enregistrée sur quatre pistes et réalisé avec l’aide d’éminents collaborateurs, en particulier les musiciens du groupe Dead C et Alastair Galbraith, dont la facture transpire à travers plusieurs morceaux du disque. Du punk, Jefferies a gardé l’esthétique DIY et certains passages plus abrasifs de batterie/guitare électrique, qui trahissent une évidente affiliation. Cependant, en rester à ce niveau ne saurait rendre hommage à la richesse des chansons qui composent ce surprenant album.

Jefferies offre une drôle de collection de chansons qui, de prime abord, apparaissent pêle-mêle, étalées dans un espèce de bric-à-brac où on n’arrive pas à distinguer clairement l’intention ; le mélange de l’instrumentation, les guitares, le piano, le côté poignant des textes… C’est comme si l’esprit arrivait difficilement à amalgamer les éléments en un ensemble cohérent. Dans les premières écoutes, on se demande même si Jefferies ne se moque pas de l’auditeur. Mais une fois qu’on parvient à faire du sens, on réalise qu’on est en train d’écouter un des grands disques méconnu des années 90.

C’est définitivement le deuxième morceau, « Domestica », qui nous déstabilise. Un texte incroyable chanté par Jefferies avec toute la sensibilité pop nécessaire, soutenu par le musicien Nigel Taylor, qui s’affaire produire une musique impromptue à partir d’articles ménagers. À ce moment, on ne peut s’empêcher d’y voir une référence à John Cage et sa composition « Living Room Music ». Et soudain quelque chose s’éclaire dans l’écoute ; une profondeur s’ajoute et l’intention se clarifie. Il enchaîne rapidement avec une ballade au piano, la superbe « On a Unknown Beach », où Jefferies se métaphorise en un « pale intruder on a unknown beach » et en « abandoned flipper in a world of stone ». Par la suite, on est happé par une autre ballade expérimentale, au piano improvisé et voix inversée (gracieuseté des Dead C’ s), sur « The House of Weariness ».

La richesse de Jefferies est qu’il parvient à alterner entre les genres et aussi à les mélanger entre eux, il parvient à créer une musique post-punk certes, mais aussi très pop (expérimentale) sur lesquelles il couche ses histoires d’aliénation et d’étrangeté face à la vie quotidienne et la routine. En fait, ce disque défie toute routine, dernier défi dans un monde terne. On pourrait y voir un genre de Robert Wyatt, au piano omniprésent mais beaucoup moins jazz et surtout plus punk. Un autre moment fort de l’album est “The Fate of Human Carbine », superbe jeu répétitif de guitare et de basse, ponctué par le piano.

L’écriture de Peter Jefferies est sensible et son chant est juste assez émotif, il fait état d’une certaine mélancolie et d’une triste morosité face aux lieux connus qu’on revisite et qu’on ne parvient pas à redécouvrir. C’est possiblement le lot de ces artistes qui évoluent des milieux fermés et géographiquement isolés. On reste avec une preuve indéniable du talent et de la créativité de Jefferies mais tout comme lui, on se questionne sur le type d’auditoire qui sera réceptif à un tel genre de disque. En mélangeant les genres et en osant expérimenter de cette façon, on peut avoir l’impression d’un circuit de communication autistique : « I’m a tape recorder talking to a telephone line ».

-  Desc : Pop-post-punk expérimental
-  Rsva : Sonic Youth, Robert Wyatt, Dead C

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