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GILSON, JEF & MALAGASY

Jazzman

mardi 11 novembre 2014, par Frédérick Galbrun

(4/5) L’équipe du label britannique Jazzman poursuit son travail de réédition des disques rares et inédits. Elle a trouvé un excellent filon en Jef Gilson, un musicien qui a révolutionné le jazz français à lui seul. Il y a deux ans, Jazzman a mis à jour une collection d’enregistrements d’archives de Gilson, présentées en un album double. Cette fois-ci, spécialement pour le Record Store Day 2014, le label offre aux consommateurs une collection de 5 vinyles (ou 6 disques compacts) englobant trois albums déjà parus et deux inédits, qui relatent la rencontre extraordinaire entre Gilson et un ensemble de musiciens malgaches.

Dans son livre « Chants Libres : Le free jazz en France, 1960-1975 », Vincent Cotro présente Jef Gilson comme un précurseur du free-jazz. La quasi-totalité des improvisateurs français renommés ont joué aux côtés de Gilson à leurs débuts. Cependant, il ne s’est pas laissé entraîner dans la sauvagerie de l’improvisation libre et déchaînée, il a préféré continuer d’accorder une importance aux règles et à la composition, jusqu’à son décès en 2012. Cela s’est traduit par un parcours particulier, qui a emmené Gilson à délaisser son jeu de clarinettiste et pianiste, pour se concentrer sur l’arrangement musical. Il s’intéresse rapidement aux musiques orientales en travaillant avec Lloyd Miller au début des années soixante et intègre dans ses compositions des nouvelles structures mélodiques.

En tournée en trio au Madagascar en 1968, Gilson se trouve dans l’obligation d’y rester plus longtemps, en raison des évènements de mai 68. À ce moment, il organise des concerts, donne des ateliers, découvre la culture locale et enregistre des sessions de musique. Il y retournera en 1969 pour faire d’autres enregistrements qui donneront les trois albums présentés ici. Ainsi, Gilson à la suite de Coltrane, effectue un retour à des racines spirituelles africaines mais c’est probablement lui le premier à enregistrer avec des musiciens africains, créant ainsi un nouveau genre de musique jazz qui intègre des instruments (et un langage) propres à certaines traditions (balafon, sodina, kayambas…).

Il s’agit donc d’une incroyable étude dans les musiques traditionnelles de l’île et d’un métissage particulier avec le jazz. Qualifier le genre de « jazz ethnique » donne à cette musique une connotation colonialiste qui obscurcit le travail des différents musiciens et leur virtuosité. C’est leur jeu, leurs propres techniques et apprentissages, qui sont transposés à des musiques occidentales pour les enrichir. Le terme « jazz » sert et à exporter et à vendre. Ce qui étonne le plus dans cette compilation, c’est le spectre couvert par les différents titres, on entre dans des eaux tellement différentes, passant d’un registre hard-bop au jazz spirituel et à des morceaux abstraits atonaux. Il faut évidemment aimer le genre et au cours des 33 morceaux on passe par une riche gamme de sous-genres.

On remarque rapidement le batteur Frank Raholison (âgé de 14 ans à l’époque), qui épate sur « Solo Frank ». Au-delà de la maîtrise de sa batterie sur cette efficace vitrine, Raholison et les autres musiciens exploitent les rythmiques traditionnelles et modernes, comme sur « Vahila Ny Dada ». Ce mélange des genres atteint un niveau fort appréciable avec l’utilisation de la sodina, une flûte malgache traditionnelle, sur « Unknown II ». Gilson en profite aussi pour présenter ses propres compositions sous un nouveau jour, particulièrement « Chant Inca », une composition phare de Gilson parue sur « Œil –Vision », reprise ici en version studio et en live. « Colchique dans les Prés » nous présente un saxophone ténor qui sonne si mélancolique qu’il donne l’impression de pleurer, ajoutant un grain séduisant à la superbe mélodie.

Dans le registre des musiques autochtones, j’ai été surpris d’entendre sur « Katramo » un chant qui rappelle étrangement « Paebiru » de Lula Cortes et Ze Ramhalo, créant un pont imaginaire en l’Amérique du sud et l’Afrique. Gilson réarrange également « The Creator has a Master Plan », une reprise de Pharoah Sanders, jouée avec finesse, qui réapparaît plus loin sous titre « Karma », ancrant l’esthétique globale de l’album dans cette esthétique dite « jazz-spirituel ».

Au final, il s’agit d’un formidable voyage dans la musique et la création. Ce témoignage de l’invention d’un nouvel idiome musical, permet de constater l’intelligence et la finesse de ces musiciens malgaches, dans leur compréhension de la musique et le travail intérieur d’interprétation. Cette réédition de Jazzman rend un immense service aux amateurs et à l’histoire.

-  Desc : Jazz afro-spirituel
-  R.S.V.A. : Pharoah Sanders, John Coltrane, Archie Shepp

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