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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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Not So Deep As A Well

GENDRON, MYRIAM

Feeding Tube

lundi 8 juin 2015, par Frédérick Galbrun

(4/5) Le fait que Myriam Gendron travaille comme libraire dans une institution montréalaise aussi réputée que le Port de Tête, explique surement son amour des belles lettres, des textes intelligents et de la poésie qui possède une portée sociale voilée. C’est sous cette identité de libraire, de celle qui possède les livres, les textes des autres, que Gendron présente son premier album ; elle emprunte les mots de la poétesse américaine Dorothy Parker et, avec son subtil accent québécois, livre un folk sans apparats, où seule la guitare et la voix suffisent pour porter le poids des songes.

Dorothy Parker est cette femme de lettre du début du 20e siècle qui a fondé le cercle d’écrivains Algonquin Round Table au début des années 20. Elle a également écrit de nombreux poèmes, publiés régulièrement dans le magazine Vanity Fair et The New-Yorker. En y regardant de plus près, il s’agit d’un personnage hautement contemporain qui, déjà à son époque, incarnait le mal-être des femmes au sein d’une modernité rendue à son point de rupture. L’image qui nous reste d’elle est celle d’une femme libre d’esprit, qui a lutté pour affirmer sa subjectivité dans une société américaine machiste, qui maintenait le la femme dans un rôle de citoyen de second ordre. Mais cette lutte génère son lot de déceptions, d’échecs et d’incompréhensions. Elle demande une position éthique difficilement tenable, digne d’une héroïne tragique qui ne demande qu’à se rendre au bout de son désir.

Les textes de Parker reflètent adroitement cette mélancolie ; ce désir d’ailleurs qui passe par la mise en scène du manque. Ceux choisis par Myriam Gendron adressent une critique des rôles que la société prévoyait pour la femme, illustrent cet espoir d’être libre et donnent forme à une sexualité qui n’est pas bridée par la censure ou le tabou. Gendron les chante avec suffisamment de tristesse dans la voix pour donner le ton juste à de poèmes qui autrement pourraient paraîtres simplistes. Ses élongations de syllabes sont si fragiles qu’elles menacent de s’effacer dans la retenue de son jeu de guitare minimaliste.

La très belle « Solace » critique une société qui risque d’éteindre l’individualité de l’auteure, le rouleau compresseur de la modernité qui discrédite le drame individuel et évacue la tragédie au prix d’un bien-être et d’une uniformisation des désirs. Un autre grand texte est celui de « Ballade of a Great Weariness », qui traite de ces amours ratés, de ces amants qui blessent lorsque qu’ils ne sont plus l’objet du désir. Sur « The Red Dress », une touche percussive est ajoutée à la guitare et sa mélodie constitue un refrain des plus lumineux, qui fait de ce morceau un des plus joyeux du disque, mais en même temps un des plus emblématiques.

Gendron privilégie un enregistrement cru et direct, révélant le contexte intime du moment où elle rencontre les chansons avec sa guitare. Nous somme si près d’elle qu’au terme des neuf chansons du disque, les bruits de sa bouche hypnotisent sur la « Song Of Perfect Propriety », la guitare dépouillée allouant l’espace nécessaire à cette capture sonore. Dans ce texte, Parker rêve d’être une autre, de se permettre la violence des flibustiers mais elle doit se contenter d’écrire des petits poèmes, comme toute fille de bonne famille.

Myriam Gendron propose un des disques de folk les plus intéressant du moment. En mettant en musique des textes aussi beaux, elle rend service à l’humanité et la rappelle à un passé pas si lointain, où les véritables artistes se présentaient souvent comme des anachronismes. Révélant une éthique artistique qui fait malheureusement défaut à notre époque.

-  Desc : folk intimiste
-  R.S.V.A. : Sybille Baier, Julie Doiron, Chan Marshall

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