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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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Shanghai, c’est beau

FEMMINIELLI, BERNARDINO

Clan Destine

mercredi 15 mai 2013, par Frédérick Galbrun

(4/5) Selon la source sûre qu’est Wikipedia, « femminielli » en italien voudrait dire « petites femmes » et désignerait des transgenres dans la tradition théâtrale napolitaine. Mais bon, rien ne nous assure que ce ne soit Femminielli lui-même qui ait crée cette page. Car à l’écoute de son plus récent disque, on s’aperçoit qu’il brouille les lignes entre l’expérimental et le kitsch et qu’il exploite les signifiants sexuels à même son nom.

Le montréalais Bernardino Femminielli s’est imposé discrètement sur la scène musicale locale ; un premier cd-r d’explorations sonores aux synthétiseurs analogiques, avec des références évidentes à Klaus Schulze et Tangerine Dream, lui a permis de s’inscrire dans cette résurgence des synthés analogues, propre à la scène expérimentale. S’ensuivit d’autres parutions dans le même ton en cassettes et cd-r, construisant une aura particulière autour de ses enregistrements, quelque chose de mystérieux, d’insaisissable et initiatique. Alors qu’il s’est contenté à ses débuts de longues pièces planantes instrumentales, il a pris un tournant majeur dans ses spectacles, en intégrant des boîtes à rythmes et en chantant des paroles incompréhensibles en espagnol (ou italien ?), car noyées dans les circuits des pédales d’effets. Dès lors, au fil des concerts, on a pu assister à sa métamorphose ; passant d’un « geek » de musique de synthétiseur, à un crooner décadent à veste de cuir et moustache « Mercuryenne », libérant la sauvagerie du sexuel dans des performances mélodramatiques.

Par ailleurs, son implication en tant que joueur du synthétiseur avec le groupe Dirty Beaches l’a mené à faire des tournées européennes de longue haleine et lui a permis de présenter son personnage sur d’autres scènes. C’est en multipliant les contacts qu’il a pu sécuriser la sortie d’un premier album en vinyle sur le label britannique Clan Destine. Sur « Shanghai, c’est beau », Femminielli continue son exploration des musiques planantes analogiques et des rythmes synthétiques. Cependant, les paroles sont maintenant récitées en français et Femminielli semble désormais emprunter à Gainsbourg dans la façon où il déclame ses textes d’une voix chaude et grave, en faisant l’éloge d’un amour débilitant, ou l’autre est objectifié.

Le disque débute par la longue pièce instrumentale « Auto-Stoppeuses (première partie) » et Femminielli nous entraîne dans un monde angoissant, frôlant la psychose, quand l’effraction du sexuel dans le réel vient délier les signifiants. Même la rythmique passagère, celle d’une course folle en voiture cauchemardesque, ne nous permet pas de nous départir de l’intrigue ; quant à savoir qui de la biche ou de l’auto-stoppeuse à survécu à l’impact, aveuglée par les phares. Quand « Le pacte » débute, la ligne de basse suave et minimale de Jean-Sébastien Truchy, est un contraste majeur avec l’ambiance atmosphérique qui précédait, permettant aux premières paroles de s’y faire entendre. La face B débute de façon toute aussi oppressante avec une courte pièce instrumentale et plus loin, sur la chanson titre, Femminielli reprend le micro pour se faire accompagner par des voix éthérées ainsi que le saxophone faux et distant de Francesco De Gallo (de Hobo Cubes). La rythmique, digne d’un film science fiction série B des années 80, nous entraîne toujours plus loin dans une trame narrative hypersexualisée. Les paroles sont inspirées ou empruntées à un ami, un certain Joseph Edmond Vincent Leduc et quoique hautement imagées et intrigantes, elles mélangent la métaphore et le conversationnel à la limite du cadavre exquis, finissant par perdre le sens et la direction. Le caractère angoissant des plages instrumentales de l’album et le côté sexualisé du personnage, pourrait permettre à Femminielli de pousser les paroles vers une esthétique sadienne, pour oser aller plus loin et leur donner une portée, s’il est prêt à l’assumer.

Au final, l’album est une trame sonore parfaite pour un « giallo » classique qui mélange meurtre, érotisme, angoisse et mysticisme. Par ailleurs, les références avec « 20 Jazz Funk Greats » de Throbbing Gristle sont troublantes ; les rythmiques synthétiques, les lignes de synthés oppressantes, les paroles susurrées et sexualisées… Tout y est pour nous faire croire à un emprunt esthétique, le côté industriel en moins. Cela n’enlève rien à la beauté du disque de Femminielli, au contraire, il nous donne plutôt le goût de plonger dans la discographie de ce groupe mythique. Avec « Shanghai, c’est beau », Bernardino semble transmettre le côté étouffant, angoissant, lié au port du masque ; lorsque les trous pour le nez sont trop petit et que se fait sentir la crainte de disparaître à tout jamais derrière le personnage. Car à force de porter le masque, nous finissons par le devenir disait Nietzsche.

- Desc. : Italo-disco noir psychédélique.
- R.S.V.A. : Throbbing Gristle, John Carpenter, Klaus Schulze

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