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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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DECAZES, ÉLOÏSE & CHENAUX, ERIC

Okraïna

jeudi 23 mai 2013, par Frédérick Galbrun

(5/5) Dans un monde idéal, où la reconnaissance serait proportionnelle au talent et l’inventivité (et non à la mise en marché), il serait superflu de présenter un musicien comme Eric Chenaux. Même si ses nombreux albums sur l’étiquette Constellation, l’ont établi comme un incontournable de la scène musicale canadienne et internationale, il s’agit d’un individu dont on entend très peu parler. Alors que ses premiers disques s’inséraient dans un genre de folk-déconstructiviste, il s’est permis une aventure en un terrain beaucoup plus accidenté sur « Guitar & Voice », un des plus beaux disques sortis en 2012. Ce même terrain qu’il a défriché en spectacle, en mélangeant le folk, le jazz et l’expérimentation technique. Son utilisation des pédales d’effets se fait de façon créative et dynamique, au même titre qu’un instrument de musique. Le voir seul avec sa guitare sur scène est une expérience remarquable. De plus, sur « Guitar & Voice », en explorant les possibilités électriques liées à la guitare, il s’est permis de revisiter le répertoire traditionnel écossais, à l’instar du « Star Spangled Banner » de Jimi Hendrix.

On peut penser que cette récente collaboration avec la chanteuse française Éloïse Decazes (du groupe Arlt) poursuit cette exploration des origines, en s’enfonçant dans le répertoire médiéval français ainsi que dans des classiques de la langue. Si les époques peuvent différer (du moyen-âge aux années 60), les chansons sur ce magnifique projet sont liées entre elles par la beauté du texte et l’émotion complexe qui est transmise par la forme de la complainte. D’emblée, on est hypnotisé par la voix d’Éloïse Decazes, par cette fragilité toute féminine qui menace de casser à tout moment lorsqu’elle harmonise son souffle. Il y a quelque chose qui rappelle Brigitte Fontaine à ses débuts et l’enveloppe folklorique évoque ses premiers albums avec Areski Belkacem. D’ailleurs, au niveau des emprunts plus contemporains, Decazes nous livre une version du texte « On n’est pas des arbres » d’Areski dans une touchante nudité a capella.

On retient également la superbe version de « La complainte du roi Renaud », considérée comme une des plus vieilles chansons de France. Decazes semble rester très proche de la tradition et évoque la version classique de Vincent Dumestre et le Poème Harmonique. Les paroles sont admirablement touchantes et reprennent les drames humains millénaires de la guerre, l’amour, la mort et la noblesse. Musicalement, c’est ici que Chenaux se libère et flamboie à sa juste valeur, simplement en jouant une guitare acoustique et s’accompagnant au mélodica. Dans le même registre, « Derrière chez nous » raconte la tristesse et la peine de cet amour manqué, le cœur plein d’un amant absent qui leste le corps, au risque que l’étang devienne tombeau. Par ailleurs, le très beau texte « La glu », écrit en 1883 par le poète français Jean Richepin, est aussi présenté a capella ; superbe chanson noire d’un auteur méconnu qui demande à être découvert.

Pour sa part, Eric Chenaux joue tout en retenue, se tenant très près des mélodies vocales de Decazes, se permettant seulement de subtiles envolées. Il laisse beaucoup de place à son acolyte, se contentant d’une instrumentation restreinte de guitares et mélodicas, qui se superposent à l’occasion. Mais tout la beauté est dans la justesse et la mesure et de son accompagnement ; il parvient à rester proche de la tradition tout en l’adaptant à son style de jeu plus instinctif. On peu penser qu’il prend un rôle plus effacé sur l’album, mais heureusement il nous offre « Contredanses #1 » et « Contredanses #2 », des improvisations solos de guitare à l’archet accompagnées de « fields recordings », permettant de diriger les projecteurs sur ce musicien exceptionnel.

Gravé sur trois faces de vinyles dix pouces, il s’agit d’un des disques les plus émouvant que j’ai eu la chance d’écouter. Cette superbe collaboration entre ces deux artistes est d’une beauté incroyable, qui nous porte à bout de souffle dans une écoute fragilisée. Ce disque nous entraîne dans cette intériorité émouvante, liée à un passé généalogique où se rencontrent des forces actives et réactives, qui permet de toucher cet état qui nous renvoie à notre humanité.

- Desc. : Chanson française expérimentale
- R.S.V.A. : Brigitte Fontaine, Areski Belkacem, Le Poème Harmonique

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