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SALON DU DISQUE ET DES ARTS UNDERGROUND DE MONTRÉAL

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Des loups pragmatiques

Wolf Parade

vendredi 14 octobre 2005, par Arnaud Cordier

En voie de sortir enfin un premier album en septembre qui aura ainsi suivi trois EP parfois difficiles à trouver, Wolf Parade est maintenant fin prêt à jouer les premiers actes. Alors que l’été verra les néo-Montréalais retrouver leurs racines du côté de Victoria avant de faire quelques dates éparpillées au pays et à l’étranger, Spencer Krug se livre pour une première fois en entrevue. Serein et lucide, le claviériste et chanteur sent le vent du changement souffler dans leur direction. Sachant avant tout ce qu’ils ne veulent pas et encore plus ce qu’ils veulent préserver, les Wolf Parade risquent de frapper fort le 27 septembre, une sortie marquante à retenir dans son calendrier.

Où en êtes-vous pour l’instant après avoir donné une série de six spectacles avec The Arcade Fire à Montréal (excellents d’ailleurs) et Toronto ?

Pour l’instant, on a pas de plans précis pour cette période. En fait, Hadji, qui s’occupe de l’électronique et effets, se marie bientôt et on doit penser à le remplacer pendant ses absences répétées, ce qui demande du temps en dehors des répétitions, la composition et les spectacles.

Avez-vous trouvé un nouveau bassiste ?

Non pas encore, mais on est pas sûr non plus d’en avoir besoin immédiatement. On a joué plusieurs fois à trois, je jouait la basse et le synthé, et ça marchait quand même. Pour les spectacles avec Arcade Fire, Tim (d’A.F.) s’est proposé gentiment de jouer avec nous avec à peine plus de quatre répétitions et c’était franchement super bien comme collaboration.

Est-ce que c’est pas fatiguant et stressant de ne pas savoir quelle forme aura le groupe d’un mois à l’autre ?

Un peu stressant, mais notre cas n’est pas exceptionnel, tous les groupes ont des flottements dans le « line up » à un moment ou à un autre. Le plus embêtant, c’est de devoir réapprendre à la personne les pièces, rejouer pour une énième fois des titres qu’on connaît par cœur au lieu de se concentrer sur de nouvelles chansons. Je crois que c’est surtout parce que j’aime beaucoup passer à d’autres choses rapidement, de composer du nouveau, élaborer de nouvelles idées pour nos chansons.

La composition semble être assez naturelle et facile pour vous ?

En fait, nous avons eu beaucoup de temps devant nous pour ne faire que sortir de nouvelles chansons en répétition. Tellement que le rythme était impressionnant à un certain moment donné, c’était presque une chanson aux dix jours en moyenne. Mais il n’y a pas non plus de règle qui veut que l’on sorte du nouveau chaque mois. Les événements dictent notre capacité de création. On en profite dès qu’on peut pour mettre en chantier des envies, on ne provoque rien, on laisse les choses s’installer progressivement. Quand on arrive en répétition, on a chacun travaillé de notre côté et les idées prennent forme en commun. On se conseille et on n’impose rien. Depuis le début, on a toujours fonctionné en harmonie, un processus démocratique qui permet de voir progresser les chansons selon ce que chacun voit coller au canevas initial. Hadji, par exemple, qui n’a pas de formation académique, fonctionne à l’oreille. Le côté instinctif, sans arrière-pensée est un des aspects les plus plaisants de la vie de groupe, d’entendre des tournures, des passages auxquels je n’aurais pas pensé si Dan, Arlen ou Hadji n’étaient venus apporter leur grain de sel.

L’histoire veut que le groupe ait vu le jour à la demande d’un ami pour un spectacle, un hasard qui devait déboucher sur Wolf Parade…

Alex, un ami, s’était fait dire que j’avais un groupe et voulait une autre formation avec Melon Galia et Arcade Fire. Je n’avais pas de groupe, mais j’ai joué le jeu et j’ai pensé à Dan et Arlen pour monter quelque chose sans savoir sous quelle forme on arriverait à faire vivre le projet. Bizarrement, ça fonctionnait, c’était un peu fou, à base de séquences analogiques, et puis, on a commencé à composer librement, écrivant des chansons à propos de tout, sans règles préétablies. Dan pouvait arriver du jour au lendemain : « Voilà une chanson, je l’ai composée hier, qu’est-ce qu’on fait avec ? ». On mettait tout en commun pour déboucher assez rapidement et concrètement avec quelque chose qui ressemble à une pièce.

Et maintenant ?

Au fil du temps, on sent que notre son est plus homogène, la cohésion prend forme petit à petit, ce qui peut également être préjudiciable à ce qui fait notre essence. On ne se transforme pas non plus en mega groupe avec section de cordes et 25 membres sur scène. On demeure fidèle à notre éthique, mais en même temps, on sent qu’il faudra faire plus attention à ce qui fait notre son. Je n’aime pas vraiment ce sentiment de devoir se plier à des attentes, je hais penser que l’on risque de se formater et brider notre liberté. Notre subconscient est toujours attaché à notre liberté, qu’on le veuille ou non. Maintenant, avec notre maison de disques, les gens qui nous suivent, nos amis proches, on ne peut pas nécessairement oublier tous ces critères. Dans ce sens, on a perdu une certainement forme d’inconscience pure, mais la logique veut que nous tenions compte des gens qui nous aident comme l’équipe de Sub Pop qui a été ultra gentille et compréhensive avec nous.

C’est à dire ?

Normalement, notre premier album devait sortir en mars 2005. Mais on voulait que l’album soit à notre convenance à tous les niveaux. On a réenregistré des parties de chansons, ajouté et retiré des éléments et tout ça a repoussé au 27 septembre la sortie officielle. Bref, les gens du « label » trouvaient ça un peu long, j’avoue, et en plus, on a prévu quelques dates cet été et rien de nouveau à proposer en tournée. Ils nous ont proposé de faire un autre EP dont deux pièces seront sur l’album.

On retrouvera le son des deux premiers EP pour votre première grande sortie ?

En fait, la plupart des pièces datent de la même période que le deuxième EP : septembre/octobre 2004. On a réenregistré aussi deux pièces de ce EP pour l’album, mais des versions vraiment différentes. Donc, le son devrait plaire à ceux qui nous connaissent déjà et on espère surprendre ceux qui vont découvrir le groupe sur l’album.

Vous avez trouvé la maison idéale avec Sub Pop ?

Franchement, on est réellement content de notre relation avec eux. Ils ont été très patients et attentifs car on est pas le groupe le mieux organisé sur l’étiquette. On apprend au fur et à mesure ce qui fait la vie d’un groupe sur un « label » fonctionnel comme celui-là.

Vous n’avez pas pensé à quelqu’un de Montréal ou ailleurs au Canada ?

Sub Pop a été le premier à s’intéresser à nous, on a aimé leurs démarches. C’est vrai qu’Alien8 aurait aussi été intéressant, mais on est content de Sub Pop.

C’est Isaac Brock de Modest Mouse qui a produit l’album ?

Oui, avec Chris Chandler (« soundman » des Modest) comme ingénieur. Isaac s’est proposé, il connaissait Dan et son groupe précédent qui était pressenti pour être sur Sub Pop avant de se dissoudre. Nous sommes allés à Portland pour l’enregistrer, une excellente expérience en soi, et au sortir, on croit avoir bien rendu ce qu’on voulait faire passer.

Tu étais dans Frog Eyes auparavant et j’ai parfois l’impression d’en ressentir les relents sur vos compositions ?

J’ai participé au premier album et j’ai tourné l’année passée avec eux pour la tournée européenne de Destroyer. J’adore tout ce que fait Carry Mercer, c’est un auteur-compositeur brillant qui reste intègre malgré toutes les réactions que provoque sa musique. Il n’y a pas de juste milieu avec Frog Eyes : on aime ou on déteste. J’ai vu des réactions très fortes pendant des concerts, toujours dans les extrêmes. Moi, j’aime énormément et donc je suis forcément influencé par sa démarche.

Qu’est-ce qui est arrivé de mieux avec Wolf Parade ?

C’est une question bizarre, je n’y ai jamais pensé. Je crois que c’est de voir vivre tous les jours ce groupe, en accord avec ce en quoi nous croyons en tant que groupe à part entière.

Et d’être signé sur Sub Pop ?

Oui, aussi, mais plus encore d’être signé tout court. De pouvoir faire vivre notre musique et d’être ensemble, de jouer avec des amis avant tout et de sentir la cohésion entre nous.

Votre alchimie

Oui c’est ça que je cherchais comme mot : l’alchimie qui fait Wolf Parade. Et cela a toujours été le cas avec les gars, on a toujours senti qu’on allait ensemble à la même place, qu’on avait des envies communes, une amitié forte. Bientôt, on devra trouver d’autres musiciens pour nous rejoindre, ces nouvelles personnes ajouteront du nouveau à notre musique. On se transforme sans cesse en quelque sorte, mais on reste fidèle à notre alchimie, c’est le plus important à mes yeux.

Je suppose que l’accomplissement de pouvoir en vivre également ?

On en vit pas encore, loin de là. J’ai encore des « jobs » dans la construction et Dan m’a dit qu’il venait d’avoir un boulot dans un restaurant. On est content quand nos petites tournées nous permettent de payer un mois de loyer.

Ça va changer bientôt.

Disons que peut-être cela va changer, mais par contre, on a déjà discuté au sein du groupe de ce que l’on voulait ou non. On ne veut par exemple pas aller sur une structure plus grosse que Sub Pop, jouer en première partie de grosses formations dans des salles immenses, pour ne pas dire des stades. On veut franchement garder le contrôle de nos activités le plus possible et de ne pas devoir concéder sans arrêt sur des aspects vitaux de notre musique.

Des publicités par exemple ?

Oui, des publicités par exemple. On ne veut rien savoir des pubs utilisant telle ou telle chanson pour annoncer je ne sais quelle futilité qui, à mon sens, n’apporte rien de sain ou de bien au monde qui nous entoure. Maintenant, il ne faut jamais dire jamais, mais excepté pour une bonne cause, une publicité pour une association par exemple, je vois mal une de nos pièces passer dans des pubs.

En même temps, elles ont été composées en toute honnêteté sans penser une seule seconde à qui pourrait en faire usage ou non. Il n’y aurait rien de bien méchant à accepter quelque chose du genre. D’autres l’ont fait avant sans perdre leur âme.

C’est vrai, mais je pense fondamentalement qu’il y a tellement d’autres moyens honnêtes pour se faire entendre, faire connaître sa musique sans se mouiller dans des combines mercantiles. Et puis, je crois que c’est aussi le meilleur moyen de garder les pieds sur terre ainsi qu’une certaine forme de pureté.

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