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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

Tom Waits

Le fou du roi

mardi 10 septembre 2002, par Stéphane Martel

L’iconoclaste des iconoclastes. Le dandy des dandys. Waits est le parfait exemple de l’artiste-culte qui s’est forgé une solide réputation (sans mentionner un fidèle noyau de fans) au fil des ans. Depuis "Closing time", son tout premier album paru en 1972 (où sa voix graveleuse ressemblait davantage à celle de Bruce Springsteen), Waits n’a cessé de surprendre ses fans, se promenant allègrement de style en style. Le monsieur a toujours fait à sa tête. Le monsieur se contrefout des balises commerciales. La preuve la plus éloquente ? Le monsieur est passé en l’espace de quelques années d’une compagnie de disques réputée et bien établie (en l’occurrence Island) à une minuscule étiquette marginale, essentiellement punk (Epitaph). Le risque relèverait carrément du suicide commercial pour n’importe quel artiste le moindrement reconnu… à l’exception peut-être d’un seul homme. Le fou du roi, Tom Waits. Et qui est ce roi ? Un homme de théâtre américain du nom de Robert Wilson. Waits l’admire. Lui qui est si peu articulé en entrevue parvient à enchaîner dans une même phrase quelques qualificatifs du genre « brillant », « unique » et « visionnaire » lorsqu’on mentionne le nom de Wilson. Depuis près de dix ans, l’œuvre éclatée de l’auteur inspire le contenu de ses disques. Avec autant de créativité à l’œuvre, qui s’en plaindra ?

Pour les amateurs purs et durs de Waits, son éclectique carrière se fragmente en trois étapes distinctes. La période Elektra (de ’72 à ’80) est caractérisée par un son plus ouvertement jazz et blues, la période Island (de ’83 à ’93), par le début de ses expérimentations sonores et finalement, depuis ’99 avec Epitaph, un certain retour aux sources se mêle à un désir constant d’aller de l’avant et d’innover. Quant aux gens de la rue, ils connaissent Waits indirectement. Ils reconnaissent ce loubard à la bonne gueule qu’ils ont remarqué dans quelques films d’auteur comme "Ironweed", "At play in the fields of the lord" ou le "Down by law" de Jarmusch. Ils se souviennent des versions maladroites de "Downtown train" et "Tom Traubert’s blues" interprétées par un Rod Stewart insipide. Mais à cause de sa voix de loup écorché et de son excentricité, ils ne l’ont jamais entendu sur les ondes radiophoniques. « Qui est le véritable Tom Waits ? » se demandent-ils. Après la lecture de sa biographie ("Wild years"), on est porté à croire que le principal intéressé ne le sait même pas lui-même. Ermite, replié sur lui-même, terrorisé par les journalistes, Waits demeure un mystère, une énigme sur deux jambes. Par contre, ce que le commun des mortels réalise depuis quelques années, c’est que les albums hommage au petit Tom se multiplient : "New coat of paint", "Temptation" de la jazz-woman canadienne Holly Cole et j’en passe. Après des années de vache maigre, on reconnaît finalement à sa juste valeur la poésie beat noire et talent multidisciplinaire de Waits. Et surtout cette voix. Unique. Touchante. Une des plus belles voix qu’il m’ait été donné d’entendre de ma vie. Une voix mature, brisée par les cigarettes bon marché et les liquides alcoolisés louches ; remplie de spleen et d’histoires d’un soir. On aime Tom pour ça. Parce que, dans la vie comme dans ses chansons, il demeure profondément humain et intègre.

Basés sur deux pièces de Wilson, ses deux derniers nés terminent la trilogie entamée il y a presqu’une décennie avec la sortie fracassante de "The black rider", un des disques les plus tortueux, expérimentaux et difficiles d’accès de l’oncle Tom. Une fois de plus, sa douce moitié, Kathleen Brennan, a participé avec lui à l’écriture des morceaux de "Blood money" et "Alice." Si le premier est plus up-tempo et rappelle vaguement l’époque "Frank’s wild years" avec la finale de "Coney island baby" (clin d’oeil à "Innocent when you dream") et "God’s away on business" (avec ses airs de "Rain dogs"), sa petite soeur jumelle "Alice" est moins percussive, plus intime, tranquille et (oui !) torturée. Waits y parle ouvertement de mort ("Flower’s grave"), de folie (We’re all mad here") et de bêtes de cirque à la "Eyeball kid" ("Poor Edward"). Quant à la pièce titre, elle nous ramène le Waits des premiers albums, plus directement jazz et blues. Même chose pour le cabaret-lounge enfumé de "Table top Joe." "Everything you can think" évoque "The black rider" avec son fameux sifflet de train et les ambiances lugubres de "Lost in the harbour" rappelle le Waits fouineur lo-fi des années ’90. Même si, à prime abord, "Alice" et "Blood money" ont des airs de famille évidents, le contraste de tonalité entre les deux est frappant ; ce qui en fait deux album d’une belle complémentarité, beaucoup plus faciles d’accès que "The black rider" où Waits, la cinquantaine bien entamé, songe à l’avenir tout en faisant un joli clin d’oeil au passé.

Si la demi-déception que fut "Mule variations", premier album pour Epitaph de tonton Tom paru il y a trois ans, ne tenait pas du fait que l’album était médiocre mais plutôt qu’il ressassait d’anciens thèmes et de vieux sons, on peut dire pratiquement la même chose de ses deux derniers, suites logiques de "Mule variations." Sans être l’oeuvre colossale espérée, les albums sont le fruit de l’imaginaire collectif de deux des artistes contemporains les plus allumés de notre génération… et non pas celui d’un seul et même homme. C’est que l’on s’attend toujours à quelque chose de novateur et de génial de la part d’un visionnaire de la trempe de Tommy boy et il faut dire que depuis dix ans, le monsieur s’est un peu (trop ?) assagi au goût de certains. Certes, on savoure d’un bout à l’autre "Alice" et "Blood money" même si, secrètement, dans notre for intérieur, on attend patiemment le digne successeur de "Bone machine", joyau absolu de la discographie Waitsienne. Il ne faut pas désespérer. De la part de Waits l’imprévisible, tout est possible.

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