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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

Le statut de la liberté

Laval

samedi 5 juin 2004, par Stéphane Martel

Malgré leur jeunesse, les membres du duo Laval se connaissent depuis déja plusieurs années et leur complicité est évidente. Composé de Jason Sanchez (22 ans) et de Martin Robillard (26 ans), Laval propose une musique post-rock de qualité aux ambiances glauques et inquiétantes où chaque morceau est une histoire en soi renfermant une suite de chapitres distincts. Sans réinventer les règles du post-rock, les mélodies sinueuses et parfois déconstruites du groupe et les rythmes répétitifs et hypnotiques s’immiscent sournoisement dans notre subconscient. Sur leur premier album, Memory folder, contenant huit pièces essentiellement instrumentales aussi différentes les unes que les autres, le duo laisse de côté les structures pop traditionnelles couplet/refrain/couplet et explore librement et avec une certaine originalité les limites mélodiques. Rencontre avec le créatif duo.

S.M. : Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Martin : C’est une rencontre assez hasardeuse à vrai dire il y a six ans. À la Saint-Jean, j’ai cru voir le frère de Jason (Carlos) que je connaissais bien. Je me suis approché de lui pour le saluer mais à ma grande surprise ce n’était pas Carlos mais bien Jason ! Il faut dire que les deux se ressemblent énormément. Pendant la soirée, nous avons discuté de nos goûts musicaux respectifs puis nous nous sommes dits que nous devrions faire de la musique ensemble un jour. Ce qui est arrivé rapidement. Nous avons ensuite commencé à jouer avec son frère.

S.M. : Pourquoi Laval ?

Jason : J’aime le mot tout simplement. Même si nous venons tous les deux de Laval, il n’y a jamais eu de lien direct dans ma tête avec la ville.

Martin : En fait, depuis nos débuts il y a six ans, nous cherchions un nom efficace et aucun n’était pleinement satisfaisant. C’était gratuit, aucun ne nous ressemblait vraiment. Nous sommes nés à Laval, alors nous avons choisi ce mot qui était près de nous et dont j’adore la symétrie et la sonorité.

S.M. Certaines personnes affirment que le mouvement post-rock s’essoufle depuis quelque temps. Ce style a-t-il un avenir d’après vous ?

Martin : Nous essayons d’explorer le plus possible. D’emprunter des avenues qui n’ont pas encore été empruntées. Si le rock est encore vivant aujourd’hui, je ne vois pas pourquoi le post-rock s’éteindrait. Il y a encore de l’évolution à prévoir pour ce style, j’en suis assuré. La roue ne cesse d’être réinventée à chaque jour et il y aura toujours des variantes même si je ne sais pas où nous nous situerons dans son évolution.

S.M. : À l’écoute de Memory folder, on ne peut s’empêcher de faire des parallèles avec d’autres formations post-rock bien connues comme Billy Mahonie, Mogwai et Tortoise. Les comparaisons vous dérangent-elles ?

Jason : Dès qu’un artiste fait paraître une oeuvre, elle ne lui appartient plus : elle est au peuple. Nous n’avons plus aucun contrôle sur elle. Si ça peut aider les gens à situer notre musique, moi, ça me va.

Martin : J’aime bien ces groupes, alors c’est plutôt flatteur !

S.M. : Comment se sont déroulées les sessions d’enregistrement de l’album ?

Martin : Bien. C’était la première fois que nous enregistrions à vrai dire. Nous voulions le faire sérieusement et pas dans un grand studio pour être plus confortables et libres. Il faut dire que c’est nous qui avons déboursé tous les frais. Nous avons enregistré les batteries à deux reprises : une fois presque live avec énormément de reverb et l’autre fois de façon très sèche. Nous avons fait beaucoup d’erreurs, particulièrement sur le plan technique, mais nous avons énormément appris. Nous sommes heureux du résultat final, c’est ce qui est important. L’enregistrement s’est échelonné sur pratiquement tout l’été soit, environ quatre mois. Toutes les belles journées de l’été dernier ont été passées dans une chambre à enregistrer ! Pas toujours drôle. Oui, la personne qui enregistrait avec nous, nous donnait beaucoup de conseils mais son avis était souvent différent du nôtre pour certains effets, ce qui nous a forcé à prendre la décision finale à plusieurs reprises. L’expérience nous a fait découvrir que l’enregistrement n’était pas tout à fait notre force naturelle mais dans les circonstances, nous nous sommes bien tirés d’affaires, je trouve. La prochaine fois, nous travaillerons avec quelqu’un de beaucoup plus technique dans son approche.

Jason : À vrai dire, la moitié des éléments ont été enregistrés avec cette personne et les overdubs, violoncelles et les petites subtilités ont été créés chez Martin. Nous voulions prendre notre temps et ne pas subir de pression extérieure. Je travaille mieux dans ces conditions.

S.M. : À l’écoute de l’album, on découvre que votre musique peut parfois devenir assez complexe. Comment procédez-vous pour l’écriture de vos morceaux ?

Jason : Quelqu’un trouve un riff à la guitare ou à la basse et ça évolue à partir de cet instant. Je considère que nous sommes très chanceux parce que nous réussissons toujours à tirer quelque chose de bien de nos sessions de jams. Il n’y a pas de recette. Ça se produit naturellement.

Martin : Nous sommes prévoyants. Nous laissons des vides dans les structures de nos morceaux. Éventuellement, nous trouvons de quoi remplir ces espaces avec nos improvisations. Créer une mélodie qui émerge de tous les instruments, c’est notre but. Je n’ai aucune formation académique en musique et je n’ai aucune technique préétablie. Je joue de la guitare depuis que j’ai 11 ans et, ensuite, je me suis mis à la basse. Jason, lui…

Jason : Mon père m’a acheté une batterie lorsque j’avais 6 ans je crois mais je me suis mis à la musique plus sérieusement vers l’âge de 14, 15 ans.


« Tout est tellement prévisible de nos jours. »


S.M. : Qui sont vos mentors et qu’est-ce qui vous motive à créer de la musique ?

Martin : (réfléchit) Je n’écoute pas uniquement de la musique instrumentale mais je dois d’abord aimer la musique pour être attentif aux paroles. À la base, la musique, ce sont des émotions, ce sont des codes, aussi. Une musique peut plaire aux gens pour différentes raisons et nous pouvons comprendre le message véhiculé dans une chanson de diverses façons. Comme, par exemple, dans une certaine chanson de Pavement, j’avais la certitude que le groupe se moquait de Stone Temple Pilots, alors qu’apparemment, ce n’était pas du tout le cas. Nous comprenons ce que nous voulons comprendre de la musique qu’on entend.

Jason : La musique qui m’a le plus touché est celle de Polvo, un groupe qui vient de Chapel Hill en Caroline du Nord et qui a sorti des disques sous les étiquettes Merge et Touch & Go. Les deux guitaristes m’ont jeté par terre ! Complètement désacordés, ils ne suivaient pas du tout le rythme mais ils étaient totalement mélodiques et remplis d’émotions en même temps ! Hallucinant ! Celebrate the new dark age est un disque que tout le monde devrait posséder dans sa collection personnelle. Un disque court de vingt-cinq minutes mais intense à souhait. D’ailleurs, Polvo est la raison pour laquelle on joue ensemble Martin et moi. Il y a aussi Slint que j’aime beaucoup et David Grubbs, Archers of Loaf, Heavy Vegetable. Leur album Frisbe m’a aussi pas mal marqué.

Martin : Il n’y a aucune règle rigide à la musique, c’est une autre chose que j’aime beaucoup. Aucune contrainte. Tout est tellement prévisible de nos jours. J’aime la liberté et j’aime pouvoir travailler sans structure. La liberté est précieuse parce qu’elle est rare de nos jours. Des influences ? Archers of Loaf, Tortoise, Bossanova peut-être aussi…

S.M. : Le prochain album de Laval est-t-il déjà commencé ?

Martin : Oui. Il y a même pas mal d’idées. Après avoir complété l’enregistrement de Memory folder, j’étais un peu déprimé, alors j’ai voulu continuer le travail. Il y a déjà quelques chansons prêtes. Nous allons reprendre aussi quelques chansons vieilles de trois ou quatre ans et les remettre à jour. Je peux dire qu’environ un tier d’album est préparé ou en cours de préparation. Je me donne un an encore pour le réaliser. Nous avons un petit studio et c’est bien de travailler à son rythme. C’est une évolution pour nous de pouvoir tout mettre sur ordinateur et d’écouter le résultat sur cette plate-forme. Ça change d’enregistrer sur des répondeurs comme nous le faisions à nos débuts !

S.M. : Vous aimeriez assurer la première partie de quel groupe ?

Jason (longue réflexion) : Sea and Cake.

Martin : Don Caballero. Une autre bonne influence. Au niveau de la complexité des harmonies, ils sont imbattables. C’est presque mécanique ! Du death metal mais sans aucune distorsion. Mais ce qu’il faut réaliser pour les spectacles c’est, éventuellement, pouvoir ouvrir pour un groupe qui a déjà son public. Pour faire découvrir notre musique à plus de gens.

Jason : Parce que je n’aimerais pas refaire un lancement où nous jouons que pour nos amis !

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