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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

La vie est belle

JUNO

dimanche 3 mars 2002, par Arnaud Cordier

image 240 x 160Avant de rencontrer Arlie Carstens, chanteur de Juno, je m’étais préparé à bien des scénarios. Je préviens généralement le mal en contactant les intéressés quelques semaines à l’avance, histoire de sonder un peu le terrain. Pour Arlie, le terrain me semblait fertile et notre rendez-vous, pour leur unique et premier passage en Belgique, s’était intégré dans nos esprits très simplement. En fin de tournée, il est logique de ne pas espérer trop d’un groupe qui ne manque pas de présence sur scène, à l’image de leur renversant premier album " This is the way it goes and goes… " mariant tensions et mélodies. C’est donc très altéré physiquement que je retrouvais la tête chantante de Juno pour ce qui allait se transformer en moment magique et à jamais gravé dans ma mémoire. La simplicité, l’authenticité et surtout la gentillesse existent, je les ai rencontrées un dimanche soir près de Anvers.

Pourrais-tu nous tracer les grandes lignes de l’histoire de Juno ?

Cela fait presque 6 ans que le groupe existe, nous avons gardé le même line up, mais à la fin de notre dernière tournée américaine deux de nos membres ont quitté pour d’autres activités. Nicholas Harmer ( Death cab for cutie ) et Nate Mendel ( Sunny day a real estate, Foo fighters ) nous ont rejoints. On a fait une douzaine de tournées nord américaines et c’est notre première tournée européenne avec Juno. Nous devions venir ici il y a plus d’un an mais à cette même époque j’ai eu un accident qui a tout simplement fait annuler celle-ci. À côté de la musique j’étais professionnel de snowboarding et lors d’un séance de saut pour mon sponsor officiel je me suis cassé le cou, 5 vertèbres fracturées avec quelques jours de coma, 5 mois de lit et une rééducation pénible avec des plaques et des visses de titane au cou, au bord de la paralysie ( un petit moment de silence ). Hier nous étions à Londres pour terminer notre tournée anglaise en première partie de Bluetip ( Dischord ), ce fut génial et on a fêté ça toute la nuit avec les membres du groupe d’où ma mine de mort.

Vous venez de terminer l’enregistrement de votre deuxième album et pas plus de 2 mois plus tard vous voilà en tournée européenne, est-ce que ce n’est pas un peu perturbant d’avoir eu si peu de temps entre ces deux périodes ?

Non car en réalité nous avons repoussé plusieurs fois notre session d’enregistrement à cause de mon accident. Nous avons travaillé beaucoup sur nos compositions. Au même moment Nick et Nate avaient des obligations avec leurs groupes respectifs. Nous avons vraiment pu nous concentrer longuement en répétant 4 à 5 jours par semaine pendant quelques mois. À ça est venu se rajouter l’organisation de la tournée avec notre agent français. Ce fut une grosse période d’activités mais sans pour autant engendrer trop de stress, en plus on a profité d’un mois de repos avant d’embarquer pour l’Europe.

L’enregistrement s’est donc déroulé parfaitement avec une préparation adéquate ?

Tout à fait, nous somme rentrés en studio en connaissant les 12 pièces qui allaient se retrouver sur l’album, avec le même producteur et de meilleures conditions. Cependant il serait faux de penser que tout se déroule toujours dans l’ordre des choses. Comme on s’y attendait, nous avons eu nos moments de joies, de rires, d’énervements et de doutes mais cela permet de garder une certaine distance face au stress inhérent à cette activité. C’était dur, mais encore une fois c’est ce que nous désirons le plus au monde, on ne peut se plaindre car ça en vaut tellement la peine. Au final c’est un album très long ( 70 minutes ) et très beau. Je suis très content du résultat, bien plus que le premier album, c’est un sentiment triomphal d’avoir réussi à enregistrer 70 minutes de musique ( rires ).

Quelles seraient les évolutions que tu as notées entre les deux albums ?

Nous avons eu 3 ans pour aboutir au premier opus, 3 années de groupe pour apprendre à se connaître et voir si cela pouvait tenir. Maintenant on en est à 5 ans de vie commune et nous sommes bien plus proches les uns des autres, meilleurs musiciens, ce qui donne plus d’aisance pour " traduire " en musique nos idées. Personnellement je retranscris mieux les histoires que j’ai envie de mettre en contexte. À la suite de ma chirurgie, mes cordes vocales ont été affectées ce qui a rendu l’enregistrement plus complexe, j’ai du prendre plus de précautions. Nous nous sommes beaucoup plus concentrés sur l’enregistrement et ses détails.

Comment appréhendes-tu le live ?

Une tournée c’est un ensemble d’aventures, d’émotions avec ses très bons côtés mais aussi ses mauvais. Il est rare de pouvoir dire que tout s’est déroulé sans problèmes, sans merdes du genre problème technique, perte de matériel ou je ne sais quoi d’autre. Mais le jeu en vaut définitivement la chandelle. Lorsque tu es en studio, tu ne penses qu’a une chose : la route, l’évasion, les moments où tu rencontres les gens dans les salles, tu meurs d’envie de jouer ta musique sur scène. C’est tout ce dont tu as toujours rêvé, c’est omniprésent. Tu dois apprendre à célébrer les absurdités qui en découlent. Le fait de m’être cassé le cou me puise énormément d’énergie (pourtant je ne fume pas et ne bois pas) principalement sur la route, je m’oblige à suivre une certaine discipline, je reste très silencieux, patient. Maintenant je suis en Belgique, hier à Londres, demain aux Pays-Bas. Je suis réellement chanceux de faire ce que j’aime, je pourrais être sur un lit paralysé à vie alors tu comprends à quel point je suis heureux d’être ici, avec le groupe.

Qu’avez-vous appris jusqu’à présent de cette première tournée sur le vieux continent, qu’en retirez-vous ?

Je suis déjà venu deux fois auparavant mais pour cette première avec Juno, j’ai l’occasion d’avoir plus de temps quoique nous avons rencontré beaucoup de gens. En général aux États-Unis les gens sont plus bruyants, ce qui confirme un peu le stéréotype : l’américain ne sait pas la fermer ! (rires). Ici, les gens sont plus silencieux, ils " entrent " dans la musique, un peu comme un acte intellectuel bien plus que l’occasion de se bourrer la gueule et balancer le verre sur le groupe (rires). Ce que je retire le plus après ces 33 concerts en 36 jours ( ! ), c’est probablement particulier aux européens, c’est la facilité de débattre sur les différences culturelles ainsi que sur la revendication profonde de leurs origines bien plus que de cautionner l’appartenance à une grande union. Et au sortir de l’expérience il est vrai que les gens furent d’une gentillesse extrême.

On a entendu pour la première fois Juno grâce à un sampler CMJ sur lequel on retrouvait " All your friends are comedians ". Je ne pense pas que cette chanson reflète l’album " This is the way it goes and goes… ". Pourquoi ce choix ?

Oui tu as raison en grande partie. Le principe du sampler est d’attirer l’attention de l’auditeur sur un groupe et sa musique. Il faut garder à l’esprit la durée des pièces qui doivent cadrer dans un format plus ou moins court, " All Your Friends… " est sans nul doute la plus courte de l’album, ce qui explique le choix. Même si elle ne représente pas l’ensemble des titres, elle représente sûrement le groupe. Nous axons nos compositions sur des pièces longues avec crescendos et textures plus ambiantes qui permettent plus de développements, mais on aime également écrire des pièces assez frénétiques teintées d’urgence et prenantes à la première écoute. Nous n’oublions pas non plus que nous avons grandi avec le punk rock et des groupes comme Husker Du ou encore Fugazi, pour ne citer qu’eux.

Justement, quelles sont vos influences ?

Je pourrais te donner une multitude de noms, même chose pour les autres membres. Certains sont plus présents que d’autres, comme je te l’ai dit auparavant j’ai grandi avec des groupes comme Husker Du, Fugazi, les deux plus présentes dans mon esprit. Au même titre ou presque, toute la période des albums " Spirit of eden " et " Laughing stock " de Talk Talk, même chose pour les autres membres du groupe. Le math rock avec par exemple Don Caballero nous intéresse beaucoup. On n’écoute pas un seul genre de musique, nous avons une vision très large pour nos influences, tu entrevois plus de sonorités, tu t’ouvres et simultanément tu te renouvelles en te situant aussi bien du côté de Pavement que de Black Flag en passant par Mark Hollis ou bien Prefab Sprout.

À côté de ces influences marquantes, quels sont les albums qui te touchent actuellement ?

Pour changer un peu, je parlerais plutôt de la musique que je n’écoute pas !? Aucun problème Je n’écoute pas les groupes de pop rock aux cheveux gras ( c’est stylisé ), shorts larges dont le message principal est la tristesse vécue après la rupture avec leur petite amie. Tu vois de quoi je parle ?

Tu peux préciser ?

Le emo-core

Waow ! Tu ne penses donc pas que l’on retrouve certaines racines punk dans le emo ?

Si tout à fait, tu as raison mais revenons un peu à la base de celui-ci. Au départ, dans les années 80, avec Washington DC comme épicentre, le hardcore véhiculait des propos socio-politiques par le biais d’une musique et attributs assez virulents. Des groupes comme Embrace, par exemple, ont choisi le contre-pied du mouvement pour incorporer à leur son devenu plus mélodique, des textes plus personnels avec comme sujet récurrent les rapports humains. À l’époque le mouvement prenait tout son sens, se succédèrent par la suite plusieurs générations qui n’ont fait que rajouter des couches inutiles. De toute façon c’est un jugement de valeur sans grande importance car si ces personnes restent intègres dans leur démarche et en retirent de la joie, c’est bien, c’est positif.

Qu’est ce qui t’a fait prendre conscience de l’évidence de ton chemin, de ton destin dans la musique ?

Waow, la grande question ! (silence soutenu) Je pourrais te donner une réponse très stupide…ce qui serait stupide, un cliché. Pour faire court et honnête voici ma réponse. J’ai été élevé par mon père et mes deux sœurs aînées qui sont maintenant décédées. J’ai fréquenté un nombre incalculable d’écoles, de l’enfance à l’adolescence, et ce un peu partout à travers le pays. Le parcours a fait naître de nombreuses incertitudes face à la vie en général et son cheminement. Tu vois disparaître les tiens ou mettre leurs ambitions de côté afin d’élever une famille de la meilleur façon. C’est ce qui m’a " poussé " à choisir une vie hors des sentiers battus, du quotidien de monsieur tout le monde (métro boulot dodo, même si cela se respecte à biens des égards ). J’ai grandi avec le skate puis le snow, j’ai pu voyager et voir un peu le monde, j’ai vu des jeunes qui vivaient ce que je vivais au jour le jour avec en background le punk rock, le hardcore. À partir de ces instants je n’étais plus seul, on se comprenait. Je ne veux en aucun cas dépeindre ma vie comme une suite d’événements dramatiques et tristes. Ma vie est belle, mon père est très présent et adorable, ma vie est très très belle et bonne. J’ai le sentiment que ce que je fais est la seule option en " or " que je puisse choisir, celle qui mène le plus directement dans le monde, à la rencontre des gens, des collaborations. Je me forge une sorte de communauté, ce n’était pas le cas durant mon enfance. Je me définis de plus en plus en jouant de la musique.

Ce sont trois heures de discussions résumées en quelques paragraphes, une rencontre bien plus qu’une vulgaire entrevue. Il est rare que l’on puisse ressentir la profonde passion d’une personne inconnue, quelques minutes auparavant, c’est pourtant un moment de pur bonheur que je venais de partager avec un être rayonnant de sincérité et de gentillesse. Une intimité que l’on met parfois des années à rejoindre avec les siens. Si un jour vous deviez croiser le chemin d’Arlie, n’hésitez pas à le saluer, il est venu au monde pour vous rencontrer, il sera heureux.

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