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SALON DU DISQUE ET DES ARTS UNDERGROUND DE MONTRÉAL

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Haute saison

Françoiz Breut

lundi 12 septembre 2005, par Arnaud Cordier

Plus qu’attendu et espéré, le nouvel album de Françoiz Breut fait une nouvelle fois appel à des compagnons de route hors pair, des musiciens capables de cerner l’interprète dans ses moindres détails. Bruxelloise d’adoption, Françoiz Breut est un cas à part dans la chanson française de ce début de siècle, loin du paraître bourgeois d’une Carla Bruni ou des machines à faire des tubes initialement cathodiques. Enfin distribué au Québec, Une saison volée s’apprivoise en lenteur et s’écoule en douceur pour laisser l’impression persistante que le cas Breut fait exception dans le paysage trop uniforme du formatage à la chaîne.

Entre 20 à 30000 jours et cette Saison volée, il s’est écoulé pas mal de temps, ce dernier a-t-il été laborieux dans sa confection ?

Non, en fait l’album était prêt depuis longtemps, mais on a dû le repousser à maintes reprises à cause de tracas administratifs et contractuels avec mon ancienne maison de disques. Après avoir pas mal tourné pour 20 à 30000 jours, on s’est mis assez rapidement au travail avec Luc Rambo. On avait les idées et l’enthousiasme et puis l’étiquette a commencé à s’immiscer dans le décor, et ça, c’est compliqué. On s’est enfin retrouvé sur Olympic Disk trois ans après le début de l’aventure. Et puis, il ne faut pas oublier non plus ma famille : à travers tout ça il y a mes enfants et mon amoureux aussi.

Est-ce que tu es à nouveau en confiance avec Olympic ?

Oui totalement, on se connaît depuis longtemps, ils s’occupent aussi d’autres artistes comme Dominique A et travaillent aussi dans l’organisation de tournées. Nos relations sont plus que cordiales : avec eux je suis libre de proposer mes chansons en sachant qu’ils me donnent carte blanche. Ils ont plus un rôle consultatif, me conseillant des options plus que des obligations. Ce sont des gens qui ont une certaine idée de la musique et c’est à mes yeux primordial de penser la musique avant de penser ce qu’elle pourrait rapporter.

Tu as développé une certaine forme de désillusion après ces remous ?

Disons que l’époque a beaucoup changé, mes deux premiers disques furent de vraies parties de plaisir, c’était facile et simple, mais ça s’est corsé par la suite. Pour 20 à 30000 jours, les conditions d’enregistrement étaient pénibles de par mes relations avec Dominique, nous étions à la fin du chemin ensemble. Il s’est fait dans la douleur, ensuite est venu le temps d’embarquer sur un autre album et les problèmes de maison de disques. Je comprends mieux ce qui se passe autour de moi depuis ces expériences, mais je ne suis pas désillusionnée pour autant. Il faut pouvoir s’adapter aux changements et bien s’entourer avant tout.

Sur Une saison volée, on retrouve des gens déjà rencontrés sur tes autres disques et on peut t’entendre en italien, espagnol, anglais. Comment s’est organisé le montage de l’ensemble ?

Disons qu’en partant, je ne suis pas musicienne, je n’ai pas de formation dans le domaine, donc je ne sais pas trop où ça va dès le départ, je n’ai pas d’idée préconçue sur mes chansons et à quoi cela va ressembler à la fin. Je m’établis au fur et à mesure de mes rencontres. Si je prends Dominique comme exemple, et bien lui sait parfaitement à quoi va ressembler ce qui va sortir du studio, il a une capacité incroyable à mettre en musique ses idées, il maîtrise son art. Moi, tout dépend des gens. Pour l’italien et l’espagnol, je ne les parle pas, je ne suis d’ailleurs pas douée pour les langues malgré les apparences. Les chansons qu’on m’a proposées se sont avérées proches de ce que je ressentais à ce moment-là. Étant autodidacte, j’agis généralement par instinct et fais confiance totalement aux amis et musiciens qui m’entourent et me permettent de faire ce que j’aime avant tout.

J’aimerais que tu me parles de KM 83, une des plus belles chansons de ton album. C’est Dominique A qui l’a composée et écrite.

C’est effectivement une superbe chanson de Dominique. J’y suis fortement attachée de par l’histoire traitée et qui touche ce que nous avons vécu en terme de relation et son cadre, ici à Bruxelles. Il y parle de distance entre des êtres qui s’aiment, d’un environnement pas toujours propice à l’aboutissement d’un amour déjà entamé. Bruxelles est une ville toujours en reconstruction, les chantiers se succèdent perpétuellement, il y a une forme de désordre ordonné spécial à subir au quotidien. Dominique n’a pas toujours trouvé ça facile. Mais pour revenir à la chanson, je m’y suis reconnue tout de suite et c’est ce que j’aime également : pouvoir me reconnaître et me mettre dans la peau des personnages des chansons écrites pour moi.

Tu vis toujours à Bruxelles alors que les choses se passent beaucoup et principalement à Paris.

Je me suis adaptée petit à petit à la ville et ses désagréments, mais aussi ses bons côtés. Maintenant, c’est Bruxelles et cela aurait pu être aussi ailleurs. Mon amour est ici, mes enfants vont à l’école ici, ma vie s’est organisée ici. Le plus dur, c’est de tourner la page d’une partie de vie, de quitter les siens pour un autre endroit. Avec le temps, on s’enracine progressivement, on commence à percevoir des détails du quotidien qu’auparavant on n’avait pas remarqué, on voit ses enfants grandir dans ce même cadre. Je n’ai pas à me plaindre de mon intégration ici. De plus, je partage la même langue. Le sort d’autres personnes est plus problématique : les tracas administratifs, la barrière de la langue en font des expériences plus pénibles que la mienne, je suis chanceuse, mais les miens me manquent et sont heureusement accessibles assez facilement en terme de distance.

Est-ce que tu as réécouté ton album depuis ? Qu’est-ce que tu en penses à posteriori ?

C’est difficile car je ne l’ai pas écouté souvent depuis sa sortie. En règle générale, les premières sensations envers ce que je viens de produire touchent plus le rejet que le contentement. Sauf pour mon premier album qui reste une période jouissive et simple parce que tu te dis que tu y es enfin parvenu, ton premier album existe, tu peux le toucher et ce sentiment est incomparable. 20 à 30000 jours c’est synonyme de douleur de par ce que je t’ai dit auparavant. Pour Une saison volée, la confection a été plus laborieuse parce que je devais prendre en main toutes ces chansons pour en faire un tout avec, bien sûr, le soutien de mes musiciens et collaborateurs. En fait, je reviens toujours sur cet aspect, mais le processus créatif est différent pour quelqu’un qui n’a aucune base acadé¬mique réelle. Lorsque les premières réactions positives de mon entourage et personnes extérieures sont arrivées, je me suis sentie rassurée, c’est aussi simple que ça. Pour être franche, si je devais lui reprocher quelque chose, je te dirais qu’il est peut-être un peu éclaté. Cela vient aussi des personnages entourant l’album, des gens ayant des types d’écriture différents, des processus différents qu’il faut au final rassembler afin de faire vivre chaque touche personnelle.

Parmi tes collaborateurs, on retrouve Jérôme Minière que tu connais depuis pas mal de temps et avec qui tu vas jouer aux FrancoFolies de Montréal. Vous avez plus d’un atome crochu en commun ?

J’ai connu Jérôme lorsqu’il étudiait à Bruxelles. C’est à l’époque de son premier album, avec Dominique A, il partageait la même maison de disques, Lithium, on est devenu rapidement des amis. C’est un être drôle, attachant, sincère qui a une capacité au bonheur frappante. Il est en plus un conteur génial. Avec la distance nous séparant et nos vies, nos projets respectifs, on ne peut se voir très souvent, mais on garde contact et j’ai d’ailleurs hâte de jouer avec lui à Montréal.

Pas d’autres dates prévues au Québec cette année ?

Je ne crois pas. On parle peut-être de quelques dates en 2006 par contre, mais pas avant.

Autre nébuleuse très proche de toi, c’est Calexico et consorts, une connivence que j’ai eu la chance de voir sur le DVD de Calexico enregistré à Londres avec une troupe entière de mariachis.

Je suis une « fan » des premières heures de Calexico, OP8, Giant Sand. Avec Joey Burns, par des rencontres fortuites, on s’est finalement connu et on a développé une belle amitié malgré la barrière de la langue et on se voit tous les ans. Pour l’album, il m’a soutenue et offert son aide quand je voulais, on a d’ailleurs répété ensemble et c’est toujours réconfortant d’avoir un musicien comme Joey dans ses bagages, c’est un passionné dans le plus pur sens du terme. Pour le DVD, ils m’ont demandé d’aller les rejoindre lors de leur passage à Londres pour leur tournée Feast of Wire. J’étais franchement stressée, à cause de mon anglais et tout ce monde sur scène, mais c’était génial d’être là avec eux et ces magnifiques mariachis. Je devrais normalement rejoindre Calexico une nouvelle fois, mais à Berlin en juillet, je crois.

Quand j’écoute Françoiz Breut, je n’ai pas l’impression d’entendre quelqu’un formé à la chanson française traditionnelle. D’où sortent tes racines musicales ?

On habitait Cherbourg avec mes parents, juste en face tu as l’Angleterre et on y allait souvent pour revenir avec des tas de disques. On écoutait aussi beaucoup la BBC, bon et un peu France Inter quand même, et donc la base est anglo-saxonne, mais mes parents écoutaient aussi de la musique traditionnelle bretonne, une sorte de folk en fait. Il y avait très peu de place pour la chanson française. On commençait, comme tout le monde à l’époque, avec les copains, à se filer des « K7 » avec des choix plus anglos que français. Et puis, à une époque, on achetait aussi pas mal de vinyles qu’on trouvait sur des marchés aux puces. Avec le temps, je me suis ouverte à toutes les musiques, du vieux mambo à l’africain et des ballades italiennes jusqu’au rock. Je n’ai plus de platine pour l’instant et ça me manque. Je crois que je devrais peut-être m’y remettre. Je ne me cantonne pas à un genre et je pense que c’est nécessaire de se remplir la tête du mieux qu’on peut, d’éviter l’ennui quand on sait qu’il y a tant de choses à découvrir.

Ton activité, à l’origine principale, d’illustratrice est donc mise en suspend à cause de ta musique ou as-tu encore le temps de développer des projets de livres en même temps ?

Disons que plus j’avance dans l’illustration et la musique, plus il y a des choses à faire, je ne peux pas toujours cumuler les deux, et puis, il y a mes enfants, les tournées, la promotion, etc., etc. Mes journées sont bien remplies, donc pour l’instant, je suis sur Une saison volée même si une bonne partie de la tournée est complétée, mais je ne délaisse pas mes dessins pour autant. J’ai un projet de livre-disque avec un ami et je crois qu’on a peut-être trouvé un éditeur en Suisse, mais c’est encore un autre monde à apprivoiser : le monde de l’édition. Il faut sans cesse démarcher auprès de plein de maisons qui souvent refusent. C’est parfois la galère avant de tomber sur un « oui » qui vaut la peine. J’ai besoin de cette activité, ça me passionne. J’ai toujours plein d’idées qui grouillent en dedans, c’est aussi stimulant que de produire un album, je n’imagine pas délaisser ma planche à dessin.

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