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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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BON SANG NE SAURAIT MENTIR

FIERY FURNACES

dimanche 2 janvier 2005, par Arnaud Cordier

Ils sont deux à la ville, de même sang et vivent en grande partie à New York, on assimilera la banlieue au magma effervescent de l’île principale en évitant ainsi tout régionalisme gandin. Sans en dire trop, on pourrait tracer des connections ultra réductrices, liens pseudo cohérents avec d’autres jumelages tout aussi évasifs car uniques en leur genre. Fiery Furnaces ne ressemble en rien aux White Kills ou encore aux Raveostripes. Eleanor et Matt Freidberger malaxent la chanson psyché, la ballade presque enfantine en voyage à étape. Là où le refrain fait office de retour essentiel à l’idée générique du texte, FF oublie certaines règles non écrites pour allonger ses histoires loufoques, ses faits divers incongrus et ses enchaînements simplement reliés à une phonétique plus douce à l’oreille. Plus surréaliste et complexe que Gallowbird’s Bark, Blueberry Boat c’est une croisière ludique, amusante et bigrement attachante à mille lieues des tapisseries de la pop sonnante et trébuchante des charts actuels . Pourtant le duo sait aussi donner vie efficacement au prosaïsme attendu d’une formule prédigérée. En présence de congénères, le duo devenu quatuor vibre de guitares et synthés, orgue et batterie dantesque pour tendre à l’opposé des disques. À l’autre bout du fil, Eleanor termine sa journée de promo belge avant d’entamer leur tournée nord américaine qui me donnera l’occasion de me faire souffler une semaine plus tard à Montréal.

Quels étaient les critères pour la suite qu’allait constituer Blueberry Boat, vous veniez de sortir peu de temps auparavant Gallowbird’s Bark lui-même remarqué et signé sur un label reconnu ?

On a enregistré un peu à la sauvette notre première démo qui allait s’avérer représenter l’ossature de Gallowbird’s Bark (premier album) et même plus avec l’argent d’un copain, le tout en 3 ou 4 jours. Ensuite et toujours par l’intermédiaire d’un ami, notre démo s’est retrouvée chez Rough Trade. La réponse fut rapide et la signature aussi immédiate. On a profité de notre temps de studio pour mettre en boîte d’autres titres qui se sont retrouvés, avec beaucoup d’emphase sur les arrangements, sur Blueberry Boat.

Elles datent donc d’une même période que celles de Gallowbird et cependant vos deux albums sont distincts dans le fond et la forme.

Quand nous étions en studio on n’avait pas de signes avant-coureurs pour une suite à donner à ce que nous mettions en boîte. Nous n’étions pas plus sûr que ça d’attirer l’attention sur notre musique et de pouvoir disposer un jour de moyens substantiels pour se lâcher dans notre démarche. Avec Rought Trade qui arrive dans le décor ce sont directement les moyens de production qui augmentent sans oublier le temps de studio. On a donc profité de ce montant (15 000 $) pour peaufiner pendant 15 jours ce que nous avions déjà ainsi que d’autres titres. Les moyens ont provoqués des envies et des choix de production, je pense aux « overdubs », aux guitares et la texture globale de l’album. Nous avions de toute façon une démo pour presque chaque pièce, comme par exemple sur la chansons éponyme Blueberry Boat qui est à la base une simple petite chanson « bluesy » qui au fur et à mesure va s’étendre pour prendre une forme quasi épique par son début et sa fin.

Vos textes prennent la forme de petites histoires abracadabrantes, aigre-douces, surréalistes dont la longueur doit poser certains problèmes pour leur mémorisation ?

Je t’avouerais que la mémorisation est loin d’être aisée au contraire. Les chansons contiennent en plus pas mal d’arrêts, de retournements et changements rythmiques qui compliquent le « timing » des paroles sur la musique. Cela demande une bonne dose de concentration, une discipline stricte durant la tournée comme par exemple arrêter de boire avant les shows (rire) pour éviter de se planter.

Est-ce que vous improvisez parfois ?

Jamais, on ne pourrait pas se le permettre pour la bonne et simple raison que nous n’avons pas le temps de pratiquer ce genre d’automatisme. Nous sommes tous (les 4 membres de la tournée) éparpillés un peu partout et on doit tout planifier d’avance sinon c’est loin d’être le moindrement intéressant pour nous comme pour les spectateurs. Matt pourrait se le permettre mais moi vraiment pas, je ne suis pas assez bonne.

L’écriture semble être naturelle dans la famille.

Pour moi c’est loin d’être instinctif comme chez Matt. Je dois avoir un cadre particulier pour réussir à produire quelque chose et mes inspirations sont personnelles au premier degré. Je m’inspire de situations vécues avec des collègues de bureau par exemple, de conversations entre amis. Je capte des moments, des expressions et phrases que je mets en contexte dans une chanson et après on la laisse prendre sa place. Matt est partout et s’intéresse à beaucoup de chose. Il lit énormément, emmagasine des références aussi lointaines qu’obscures, touche à tout ce qui rend son écriture peu commune et semble se livrer en toute simplicité. S’il décide d’écrire une chanson en 10 minutes, tu la trouveras sur la table 10 minutes après. Chez lui c’est naturel mais pas pour toute la famille apparemment.

Est-ce que la complexité des pièces, votre production sur disque compliquent l’expérience scénique ?

Oui et non. Effectivement il nous est impossible de rendre la copie identique de l’album sur scène de par ce que tu viens de dire et parce que nous ne sommes que 4 en tournée (guitares, bass, batterie, orgue et synthés), même si les musiciens alternent aux instruments. Je te dirais que de toute façon où serait l’intérêt de refaire l’album sur scène ? Je déteste me dire que je vais prendre les mêmes intonations, entendre le même « riff » à tel ou tel endroit avec la même interaction entre nous pour chaque date. Le plus amusant pour nous et le moins ennuyant pour l’audience est justement de donner une autre vie aux chansons, de les transformer un minimum pour en donner un autre aspect, parfois plus simple et dénudé, et généralement plus rock et énergique. J’exige la même chose lorsque je vais voir un groupe en salle, il faut qu’il me montre qu’il met autant d’effort à se réapproprier ses titres qu’à donner vie à ce qu’il a pondu en studio sinon franchement je ne vois pas le but de la scène.

Dans ce sens, es-tu à l’aise en face du public ?

Nos débuts étaient laborieux, brouillons, on se cherchait et je me sentais souvent embarrassée au milieu de la scène mais depuis que l’on enchaîne les concerts on s’est appliqué à changer régulièrement de « set », d’appréhender le mieux possible le « live », et puis l’énergie du public diffère d’une salle à l’autre, elle influence autant l’atmosphère générale que le groupe sur scène.

Justement, maintenant que Fiery Furnaces s’est fait un nom assez rapidement, vous ouvrez pour des gros noms ( Franz Ferdinand, Libertines,… ), une tâche pas si évidente à remplir je suppose avec le genre de musique que vous délivrez ?

Et bien en fait pas du tout. Je m’amuse beaucoup plus à faire de grosses première parties dans des grandes salles combles et des conditions maximales que d’assurer la tête d’affiche. Lorsque tu te présentes en « supporting act », les gens n’attendent rien de toi et ne sont là que pour leur groupe, ils sont en réalité plus ouverts car généralement ils ne te connaissent absolument pas ou peu. C’est là que je me sens le mieux et que la pression est presque nulle. Une situation parfaite pour nous, on se sent plus libre et moins l’objet d’une obligation presque sine qua none d’être à la hauteur des attentes, et donc on est moins enclin à risquer. En même temps, on ne se plaint pas de pouvoir embarquer sur une tournée personnelle, au contraire c’est réellement un plaisir à tous les niveaux.

Est-ce que tu crains la routine de ce nomadisme ?

Non, j’en retire énormément. Bien sûr il faut savoir s’organiser pour ne pas se brûler trop vite mais sincèrement je ne pourrais pas me plaindre de quoi que ce soit. Après une petite année, on s’est retrouvé au Japon et en Australie en tournée et c’était vraiment génial. Les rencontres incessantes, la joie de vivre des moments magiques et intenses font de cette vie un oasis de plaisir pur que je ne m’attendais pas à expérimenter aussi rapidement. Au cours de ces deux dernières années on s’est senti de mieux en mieux, on s’améliore de jour en jour et les progrès sont concrets.

Tu ne te projettes pas dans un futur autre que dans la musique, sans Matt par exemple ?

Non pour la bonne et simple raison que j’ai l’impression que tout ce qui arrive est un gag.

Mais encore ?

J’ai 28 ans et j’ai déjà eu d’autres orientations professionnelles avant de joindre Matt pour Fiery Furnaces. J’ai eu d’autres jobs comme dans les assurances par exemple. J’étais dans des bureaux et vivais une vie plus « cadrée ». Si demain le groupe disparaissait, je ne crois pas que le deuil serait long. Je suis quelqu’un de plutôt pragmatique. Si demain je devais retrouver le secrétariat, je m’adapterais sans trop de mal, même dans ce genre d’occupation. Et puis tu peux toujours t’arranger pour te laisser du temps afin d’exercer ta propre créativité, c’est surtout ça le plus important à mes yeux, garder son potentiel créatif en alerte.

Et la famille dans tout ça ?

Nos parents sont fiers et nous suivent même à distance. C’est d’ailleurs marrant de savoir que nos parents se connectent sur le net pour en savoir plus sur le groupe, lisent les critiques, réagissent à ce que les gens disent de nous. Le fait que leurs 2 enfants soient ensemble, dans une certaine mesure travaillent ensemble et récoltent tout le bon et le mauvais au même moment les rassurent. Il n’y a pas un des deux enfant qui s’en sort mieux que l’autre et en plus ils aiment nous savoir ensemble.

La presse en générale focalisent d’ailleurs sur deux choses. La première étant votre parenté et la deuxième votre port d’attache new-yorkais qui pourtant ne me semble absolument pas évident à vous entendre. Je vous sens très loin de cette dite scène autant dans votre présence que votre son.

Tu es une des rares personnes qui ne nous cloisonnent pas dans le même registre que les autres groupes new-yorkais. Cette ville est devenue autant un éteignoir qu’un tremplin en réalité. On te « labellise » rapidement et on t’assimile facilement. Cependant il serait faux de nier l’aspect géographique dans ce qui nous arrive. Si nous n’avions pas été à New York je ne crois pas que Rough Trade nous aurait signé et nous serions un autre groupe pour ne pas dire peut-être pas un groupe actif en tout cas. On a eu la chance de jouer beaucoup en ville dans diverses salles, de se faire entendre par plein de gens différents, c’est un lieu bouillonnant et on tisse des connivences qui parfois s’avèrent cruciales. La ville te permet tout ça dans son meilleur aspect. Par contre comme tu le disais, notre son ne semble pas si proche de ce qui sort le plus en terme de production. Quand je compose une chanson seul ou avec Matt, on le fait dans notre chambre de Brooklyn, entre 4 murs et pas en studio avec des tas de gens d’autres groupes autour pour influencer ce qui en sortira. On a quelques amis musiciens mais pas en majorité. Et puis le côté frère et sœur on ne peut l’éviter. Au début Matt ne voulais même pas que ça se sache et à même envisagé de prendre un nom d’emprunt. Au bout du compte c’est plutôt chouette d’être ensemble dans le même groupe, on est assez proche de par nos référence communes cependant on est loin d’être collé l’un à l’autre… heureusement (rires).

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