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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

Esmerine sur fond de mélancolie et de vieille caserne à Laval

ESMERINE

Le 4 novembre 2011

jeudi 17 novembre 2011, par Vanessa Hauguel

Esmerine, ce duo qui perdure depuis maintenant 10 ans, co-fondé par le percussionniste Bruce Cawdron (Godpseed ! You Black Emperor) et la violoncelliste Rebecca Foon (Silver Mt. Zion) suite à leur rencontre lors de l’enregistrement du premier album Signs Reign Rebuilder (2001) de Set Fire to Flames, était en spectacle vendredi le 4 novembre.

C’est dans le cadre du Festival Diapason, dans un endroit un peu inusité, à la Galerie de la vieille Caserne dans le Vieux Ste-Rose à Laval, qu’on s’est entretenu avec eux, avant un spectacle bien à la hauteur de leur talent, allant droit aux viscères.

Acclamés par la critique et donnant dans un créneau musical peu répandu, soit un genre se rapprochant de la musique de chambre moderne, Be True (2003) et Aurora (2005) ont fait naître des nouveaux terrains de jeu à ce créneau et ont donné place à des expérimentations plutôt exceptionnelles dans la musique contemporaine actuelle. Dans leur paysage lyrique et sans parole, où l’on retrouve quelques groupes comme Dirty Three, Godspeed et A Silver Mt Zion, Esmerine a su proposer du nouveau et profondément beau. Leur dernier album et hommage à leur amie et grande musicienne, Lhasa de Sela, a su transcender le public et demeure un album des plus touchants et des plus accomplis du groupe.

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Pour vous introduire un peu, racontez-nous comment est né Esmerine, quelle est l’histoire derrière le groupe ?

Bruce : Tu veux dire, la vraie histoire (rires) ou l’histoire fictive ?

Les deux !

Bruce : La fiction ... Quand Miksha et moi on s’est rencontré à Reykjavik en 1973, et un soir qu’on buvait pas mal, on a fini par se demander, pourquoi on fait du rock n’roll déjà (rires) ? Mais qu’est-ce qu’on joue ? Pourquoi ne pas jouer quelque chose de fou, des trucs classiques tiens (rires) !

Miksha : Ouais et puis j’ai réalisé que j’avais « moins » cinq ans, en 1973 (rires) !!

Bruce : Moi j’avais 5 ans…Ouais !!

Miksha : C’est l’histoire fictive et il était dans sa précédente incarnation en train de se saouler avec un enfant de cinq ans (rires) !

Bruce : La vraie histoire en fait c’est que moi et Beckie on s’est rencontré sur l’enregistrement de l’album de Set Fire to Flames, pis on a pensé, c’est quoi cette sorte de musique là (rires) ? On aimait vraiment comment le marimba et le violoncelle fonctionnait ensemble et nous avons commencé un duo et sommes encore là, depuis ce temps…

Beckie : C’était l’occasion de partir un groupe de violoncelle !

Vous ne pouviez pas jouer ou faire ce genre de chose et de musique dans vos autres bands ?

Bruce : C’est juste que j’aimais vraiment le marimba. J’en ai fait à l’école et je suis tombé en amour avec, mais jouer de la marimba par-dessus des guitares électriques… hmmm, ça marche pas ... Alors t’as besoin d’aller dans une autre direction, qui a été celle-là, avec mon amie Rebecca pour créer quelque chose, nous deux ensemble, puis le projet a grandi et est devenu un groupe.

Beckie : On a pu explorer un autre langage musical.

Pensez-vous sortir d’autres albums maintenant ?

Beckie : Oui, absolument. Nous avons joué avec cet album pendant deux ans à Montréal, mais nous n’avons jamais fait une tournée avec le groupe. Quand nous sommes rentrés de New-York d’une autre tournée, c’était vraiment agréable de voir que le groupe était né au sein des gens, et nous avons réussi à composer d’une manière différente à partir de là.

Il a pris une autre direction ou … ?

Beckie : Je pense que oui.

Bruce : Et bien pas trop, parce que beaucoup de chansons ont été composées il y a longtemps, certaines ont été composées avec d’autres.... Mais la différence avec ce groupe, c’est que nous n’avions pas de voix. Au lieu de composer pour deux, en ajoutant des choses ensuite, dans le processus d’enregistrement, nous étions 4 personnes donc pour les arrangements, c’était différent là aussi.

Comment était-ce de jouer avec quatre personnes, prévoyez-vous avoir plus de membres ?

Bruce : La plupart sont allés en Europe pour notre tournée et puis nous avons été réduits à trois membres pour certains spectacles et c’était vraiment plaisant, juste nous trois. Quand nous avons eu notre lancement à Montréal, nous étions environ neuf personnes sur scène, et ça, c’est…« merveilleux ! », le bruit était incroyable (rires). Pas de guitare ! Ça faisait en sorte qu’on pouvait entendre le marimba (rires).

Comment en êtes-vous venu à ces collaborations, comme Patrick Watson et Colin Stetson ? Comment choisissez-vous vos collaborateurs ? Si vous les choisissez !

Bruce : Nous ne les cherchons pas…Tu sais, quand tu veux juste passer du temps avec tes amis et que ça adonne qu’ils peuvent faire des choses sympa sur les enregistrements et bien voilà ! C’est des gens que nous fréquentions au départ.

Beckie : Nous ne sommes pas amis avec aucun d’entre eux (rires) !

Bruce : La scène montréalaise est assez petite…

Comment c’est de faire partie de cette communauté ayant connus un certain succès ?

Beckie : Nous ne voyons pas ça de cette façon…

Bruce : C’est une communauté en fait, qu’on connait. Et il y a beaucoup de différentes communautés musicales à Montréal et celle-ci, communauté de musiciens post-rock en est une, c’est toute une communauté… Par exemple, en grandissant, nous écoutions de la musique punk, quand j’avais 12 ou 13 ans, et puis il y a eu une énorme vague où ces communautés connaissaient un bel essor, il y en a eu une aussi dans les années 80 puis dans les années 90 … et une autre ensuite. C’est comme des générations. Nous avons été là pendant un bon moment ... Je suis comme Dorian Grey (rires) !

Beckie : À Montréal, les gens aiment vraiment essayer des choses différentes, en se soutenant mutuellement, en collaborant les uns avec les autres. Je pense que c’est pourquoi, en provenance de Vancouver, ce n’est pas difficile de rester !

Qu’est-ce que vous écoutez ces temps-ci, de Montréal ?

Beckie : Patrick Watson ! (rire)

Bruce : Je viens d’acheter trois nouveaux albums, j’ai acheté Braids, j’aime vraiment ce disque, les Barr Brothers aussi, je me plais à penser que c’est vraiment un album solide et j’ai acheté le dernier de Timber Timbre, qui est très bon… Snailhouse aussi est étonnant, j’adore ce mec.

Envisagez-vous des collaborations avec certains d’entre eux ? Qu’en est-il des Barr Brothers par exemple ?

Beckie : Il y a aussi ce groupe, qui a ouvert pour nous à Montréal ?

Bruce : Oh, Siskiyou !

Beckie : Ouais, et certaines personnes sur les Barr Brothers, comme Sarah qui a joué avec nous et qui est maintenant en tournée avec le band et qui joue sur l’album.

Bruce : Et Colin, qui est incroyable, il devrait avoir remporté le prix Polaris !

À propos de Colin, j’écoutais la pièce Dog River, comment et qui est venu avec ce solo de saxophone ?

Bruce : vous savez comment la première chanson de l’album Dog River et la deuxième chanson, Walking Through Mist, ça fait comme partie d’un concerto ? Les concertos avancent rapidement donc il faut savoir trouver une façon d’imbriquer les chansons l’une dans l’autre, c’est bon d’avoir quelque chose qui les lie l’une à l’autre dans ce genre de musique, comme une transition. On s’est dit. Et là, on a réalisé qu’on avait un gros sax klaxonnant alors on s’est dit, bien pourquoi pas l’utiliser pour faire un gros bruit klaxonnant de sax, comme (Bruce émet un son haut et fort pour imiter l’instrument) et ça sonne bien et puis, quelques autres trucs ici là ! Je crois que si vous allez sur Youtube, vous pouvez trouver quelques trucs formidables que Colin a fait live, quand nous avons joué Dog River, plein de parties folles.

Comment c’est et comment vous sentez-vous lorsque vous jouez l’album sur scène, live ?

Beckie : Ça dépend de l’énergie du public en général. Ça change à chaque fois, ça dépend de ce que le public te donne…

Comment vous sentez-vous quand vous jouez ce disque maintenant, car bon, il y a beaucoup d’émotions liés à cet album, qui rend hommage à votre amie et musicienne Lhasa. Quelle est la différence lorsque vous jouez l’album live VS quand vous l’avez enregistré ?

Beckie : Ouais, ça dépend des sujets, des chansons et du moment, parce qu’à l’époque, il était toujours en évolution même quand nous étions entrain de l’enregistrer.

Le voyez-vous différemment maintenant ?

Beckie : Je retrouve des parties parfois, et le moment où on enregistrait… tu sais quand tu appuies sur le bouton « enregistre »… Ce moment définit un album même si le band continue d’évoluer.

Est-ce un défi que de faire un nouvel album après celui-ci qui avait une telle source d’inspiration (Lhasa) ?

Bruce : C’est comme si l’esprit de Lhasa avait lancé dans une autre pièce, mais là, on va continuer, ce n’est pas l’esprit qui nous amène quelque part, mais ça été « l’étincelle », c’est ça, étincelle qui devient un feu et c’est ça, on va faire attention au feu et essayer de le garder…

En Parlant de feu, Set Fire to Flames, y a-t-il des projets de ce côté ?

Bruce : Je ne sais pas, ça ... (rires) Ta supposition est aussi bonne que la mienne.

Comment c’était de jouer à 9 ou 13 dans un groupe ?

Bruce : Ça jamais été un groupe, c’était un groupe mais pour un enregistrement, c’est tout.

Était-ce difficile de jouer avec autant de monde ?

Bruce : Non, parce-que les 13 ensemble c’était seulement occasionnellement.

Comment c’était de partager cette passion avec autant de gens, est-ce qu’il y avait plus de passion dans un projet comme ça ?

Bruce : Quand vous avez un tas de gens, dont certains ont joué ensemble un certain temps, d’autres plus longtemps et d’autres qui n’ont jamais joué entre eux, la passion est différente, et même entre deux personnes ou huit personnes qui n’ont pas joué ensemble depuis longtemps, je pense que c’est le temps que les gens ont joué ensemble qui crée la passion. Donc, c’est comme toute relation, il y a de la chaleur au début (rires) et puis bien, vous avez quelques enfants ! Non ?

Est-ce que la passion est toujours là, avec Set Fire to Flames et toutes les personnes avec qui vous avez joué ?

Bruce : C’est toujours un plaisir de jouer avec tous ces gens. Et oui, mais il y en a certains, avec qui je n’ai pas eu l’occasion de beaucoup jouer. Je sens qu’avec certains c’est plus présent ou certains avec qui je joue plus fréquemment et avec d’autres, et bien, ils ne vivent même plus ici, à Montréal !

Le nom du dernier album, La Lechuza, signifie "hibou" en espagnol et semble tiré d’une légende folklorique mexicaine. Pourquoi ce titre ?

Bruce : Il y a une histoire avec Lhasa et les hiboux… Lhasa aimait les hiboux, elle le disait, et donc tout le monde le savait et lui apportait un hibou… il y a une histoire aussi, l’hibou dans la mythologie grecque de la Minerve, il y a le hibou du Dieu Minerve. Dans la légende populaire mexicaine, il ya beaucoup de hibou aussi, il prend une grande place, il y a un sentiment sauvage lié à cela et à elle… Je ne sais pas si c’est un sentiment de nature sauvage, je ne sais pas si vous avez entendu des femmes sauvages appelées « brujos », qui sont liées à des hurlements.

En entendant la voix inimitable de Lhasa dans votre pièce Fish On the Land, qui est assez dévastatrice, comment vous-sentez vous par rapport à celle-ci, d’entendre sa voix alors qu’elle n’est plus… L’écoutez-vous parfois ?

Bruce : C’est très tragique… J’ai l’enregistrement à la maison et... c’est beaucoup. D’entendre sa voix dans ton oreille. Quand ton amie décède. Tu te demandes pourquoi ça arrive comme ça, la vie.

En effet, c’est tragique tout ça... Sur une autre note, quels sont vos projets en cours, peut-on s’attendre à quelque chose bientôt ?

Bruce : Un nouvel album en 2012 !

Miksha : Patrick Watson ! Lancement d’un nouvel album très bientôt...

Merci Esmerine !

Texte : Vanessa Hauguel Photo : Sophie De Lisio

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