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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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Fabrication artisanale

B., PHILIPPE

mercredi 21 décembre 2011, par Vanessa Hauguel

Certains le connaissaient déjà comme ex-leader du groupe Gwenwed ou encore comme musicien pour Pierre Lapointe, en solo, Philippe B a su se démarquer du reste de la scène francophone québécoise, tant par son écriture imagée aux couleurs et influences variées, que par l’authenticité et la poésie retrouvée dans ses chansons folk intimistes, habilement ficelées. Philippe nous accorde une entrevue avant son spectacle dans le cadre du festival Diapason, dans le Vieux Sainte-Rose. Bien authentique, il nous en dit un peu plus long sur sa poésie, comment il perçoit sa musique et ce qu’il recherche à travers celle-ci.

Philippe B, tout d’abord, d’où est née l’idée de ton dernier album Variations fantômes et surtout, de son concept ?

C’est né de deux affaires. Dans l’ordre des choses, au départ j’avais envie d’un challenge, d’un focus disons ou de quelque chose qui me motivait personnellement à faire un disque. C’est pas comme si j’avais une horde qui attendait mon prochain disque ! Il fallait que moi, j’ai une raison x de faire un autre disque, et je me disais, qu’est-ce que j’ai à faire de plus ou de différent ? J’avais besoin d’une thématique, d’une trame narrative ou d’un concept. J’avais un ami qui commençait un petit projet, Fred Lambert, qui est violoniste classique et qui a aussi un groupe de musique. Lui, il découvrait mes premiers disques, il me disait : dans ce que t’as fait ce que je trouve le plus intéressant ce sont les trucs avec quelque chose de classique, ce serait le fun de faire un album juste de ça ! Connaissant bien ce répertoire là, il voulait voir ce que ça donnerait, mélangé à des chansons folk. D’ailleurs, avec le recul, j’étais content du résultat que ça avait donné, les fois où j’avais joué un peu à ça, sur quelques chansons, donc c’est vraiment arrivé comme ça, par hasard, d’un « Ah, tu devrais essayer de faire ça, pis dans le fond, tu devrais faire un disque juste de ça ! »…Ok, ouin ! Ça a comme répondu à mon besoin d’avoir un fil conducteur.

Est-ce que tu avais ce besoin avant aussi ?

Pas vraiment, c’est comme dans les demandes de bourses que je faisais, c’est un besoin croissant. Ce qui est une bonne chose… J’ai un peu l’impression d’avoir défini ma façon de faire, c’est rendu que je me copie moi-même plutôt que de copier les autres ! Un premier disque c’est plus : es-tu capable de faire un disque, de mettre 12 tounes une en arrière de l’autre ? Le deuxième pour moi était peut-être plus concept, il y avait deux affaires. Un, c’était un album avec des moyens que je n’avais pas eus avant, j’avais des musiciens sur l’album, j’avais des outils, c’était un album plus classique-rock et c’était ça mon but, j’avais du temps, de l’argent, j’ai travaillé en studio…C’était plus ça le challenge. Il y avait un concept, comme auteur, plus vague, de l’être humain dans son milieu, mais faut que tu l’expliques parce que sinon on le voit pas. C’était pas tant un concept narratif qu’un processus bien précis et des contraintes bien précises…

Donc finalement, tu décides de travailler un peu comme un artiste conceptuel et de t’imposer des contraintes ?

De plus en plus ! À moins que je ne parte un autre groupe et que le concept ce soit : on voit ce que ça donne pis que tu recommences à zéro ! Là, j’ai défini le son, la plume, maintenant j’ai besoin plus de ça, par contre, je n’ai pas encore réussi à trouver la contrainte narrative. Je pense que c’est l’affaire la plus dure en chanson à faire sur un album au complet : de faire un disque de 12 chansons avec un fil narratif, un concept précis de propos. Dans Variations Fantômes, il y a une contrainte technique, une esthétique poétique globale, mais chaque chanson parle d’une affaire différente. Je trouve ça dur en chanson de faire un Mélodie Nelson, Starmania, ce genre de choses, puisque quand c’est raté, c’est très mauvais (rires).

Aimerais-tu faire ça, avoir une contrainte narrative ou un propos précis pour le prochain ?

Oui, mais je cherche l’affaire… pis c’est tough ! Ce n’est pas de la comédie musicale que je fais, mais pour le prochain, je vais essayer de trouver plus une thématique et m’imposer un processus différent, parce qu’en passant par un autre chemin, c’est le meilleur moyen de te rendre ailleurs ! Si on garde le même processus, même si on pense le faire différemment, tu te rends compte que ça sonne pareil comme avant. Je cherche des manières de m’amener ailleurs…pour l’instant c’est encore assez large, j’ai envie de faire plus léger disons…

Tu trouvais ça lourd ?

C’est pas lourd pour moi, mais c’est un album de solitude, c’est la vibe, qui est un peu pesante. C’est la musique classique qui m’a amené là aussi, la contrainte et le lien avec la musique classique.

On dit de ton univers musical qu’il est riche en sonorités, en références littéraires, où tu amalgames un peu toutes tes influences folk et classique. Essaies-tu de faire de la poésie en musique, sinon que tentes-tu de faire et te considères-tu comme un artiste ?

Je considère plus ça comme de l’artisanat. Comme un craftsman en anglais, les artisans de la chanson américains font ça beaucoup, il y a des grands poètes ou des grands musiciens, mais en chanson, comme Paul Simon, c’est une des meilleures références pour moi ; il réinvente pas la musique, c’est pas nécessairement des trucs fuckés, mais c’est comme : ok ça, dit sur cet air là, avec cet arrangement,bref, c’est comme un gars dans un atelier qui bricole un meuble, et pas comme un artiste qui est dans la folie du moment et l’inspiration brute. Je suis plus un artisan qui retourne à ce qu’il bricolait la veille, je retourne où j’étais rendu…Il y a de l’art, de la poésie et de la musique, mais j’ai plus ce côté-là, de bricoleur.

D’ailleurs en parlant de bricolage tu sembles toujours essayer de tisser des liens entres les paroles et ta musique, des liens qui n’y étaient pas à priori. Comment tu t’y prends ?

En effet (rires). Oui, c’est des affaires qui m’allument pendant le processus...

Tu commences par où, des paroles, du processus, de la musique, de partout ?

Tu brasses des affaires, tu les mets ensemble et tu vois…c’est comme si tu découperais des affaires dans un magazine. Tu mets cette image là avec celle-là pis tu vois ce que ça dit, comment ça marche ensemble, tu le découvres. Sur Taxidermie j’ai fais un peu le même processus de sampling. Un bon exemple, je sais pu trop de quoi je parlais, j’avais un début de texte, j’ai gossé une toune à partir d’un sampling de Prélude à l’après-midi d’un faune (Claude Debussy), c’est pas le bout le plus connu, c’est le bout tout de suite après qui est intéressant, mais l’ambiance est intéressante, et de là, je suis partie là-dedans ; de quoi ça parle, d’un homme-animal ou d’un hybride. J’ai fais ce lien dans le sampling, mais le monde, y s’en fou (rires)…quand il écoute le bout de harpe, il sait pas que ça vient de Debussy, le lien est pas évident, mais c’est important pour moi. C’est la même chose dans les films, quand les cinéastes font une scène avec plein de liens derrière, et les gens qui en font l’analyse après, tu te dis : ils sont fous, mais j’ai pas vu ça ! Mais j’ai aimé ça pareil (rires). Et le fait qu’il y a ces layers là en arrière, c’est pas essentiel, mais c’est pas inutile non plus, ça mène à une profondeur, à quelque chose qu’on comprend pas du premier coup mais qui pourra me nourrir et me garder motivé pendant que je le fais.

Ça créé un côté énigmatique sur ton dernier album, est-ce que tu recherchais ça ?

Je me suis rendu compte qu’il y avait une possibilité de faire ça, vu les sons et tout ça, mais j’ai pas voulu faire un album énigmatique. Je pouvais faire des chansons simples, et un album avec un propos relativement classique, les tounes de rupture, c’est comme si c’était facile de faire ça parce que j’avais un peu une licence pour faire ça, j’avais un angle et là, j’avais comme une tapisserie étrange que j’ai rajouté par-dessus, qui donnait une twist. Je pouvais mettre un peu de vrai classique dans ma recette, comme une épice que je mets à la fin. J’avais comme un angle intéressant, une saveur et je me suis rendu compte que c’est ce qui m’a intéressé, de travailler avec ma contrainte. Je n’avais pas notion au départ de vouloir faire ça.

As-tu d’autres projets de conceptions sonores au théâtre (après Silence Radio), d’autres collaborations prometteuses en vue ?

C’est le fun de faire de la musique sans lien, sans mot, il y a une contrainte de moins, une difficulté de moins, et c’est de la musique qui parle d’elle-même. Des petites musiques de films que j’ai faites récemment, surtout des courts-métrages. Mais ça c’est juste en dehors de moi, ça m’arrive parce que ça vient à moi.

D’ailleurs tes collaborations…Qu’est-ce qui t’amène à collaborer avec eux ?

C’est un peu l’inertie qui m’amène à eux ; ah toi t’es là viens dont jouer (rires) ! C’est un peu The Usual Suspects un peu toujours le même monde, je cherche pas l’affaire weird, et ça marche avec les besoins que j’avais ; comme Josiane qui jouait de l’accordéon sur l’autre album, je voulais de l’harmonium sur lui, alors elle en joue, c’est aussi le même gars qui joue du violon sur mon autre album, ça donne qui peut jouer de la scie, il joue de la scie sur deux pièces.

T’es bien entouré (rires) !

Ouais ! Le drummer, c’est un hasard complet, parce que les gars de Malajube m’ont vendu l’idée d’enregistrer l’album là où eux l’avait enregistré, c’est ça que je voulais, d’aller dans un lieu autre. Quand ils ont su que j’allais enregistrer l’album là, Francis m’a dit qu’il était habitué d’être là, de jouer là et m’a offert son aide. J’avais plein de drummers à qui je voulais demander, mais je me suis dit c’est drôle, le drummer de Malajube, pourquoi pas ?

Je reviens encore sur tes influences, qu’est-ce qui t’inspires ?

Des vraies affaires, qui viennent de l’extérieur et aussi de trouver un élément cérébral, une réflexion et une manière d’intégrer cette notion là dans un contexte plus viscéral. Comme faire une chanson de rupture mais en intégrant la théorie du chaos par exemple ! Je prends des choses et j’y mets de mon vécu… Sur L’harmonie des sphères, la mélodie instrumentale du refrain est une gamme de Pythagore qui monte et qui descend et qui était basée sur la distance entre les planètes à l’époque où ils pensaient que les planètes étaient placées sur des cordes et qu’en tournant sur ces cordes là, à une fréquence donnée, ça émettait un son, le son de la vibration, pour créer L’harmonie des sphères. Ils pensaient que l’univers créait une musique constante et que c’était cette musique là, je voulais faire de la musique avec cette gamme là, en mettant ces 11 notes là une par-dessus l’autre et j’ai écris un texte qui marche avec ça, mais faut que la toune soit bonne pareil (rires) ! C’est un peu nerd !

L’âme du rockeur de Gwenwed est-elle empaillée, recyclée, régénérée, devenue un fantôme ?

Ah ben, le rock étrangement, je me suis mis à en refaire avec Pierre (Lapointe), de la musique très très douce au départ,et c’est devenu un show finalement assez musclé.

Est-ce que ça te manque ?

Oui ça me manque ! Là, ça fait longtemps qu’on est plus en tournée avec Pierre, on a hâte de se retrouver pour le prochain album !

Qu’est-ce que t’écoutes en ce moment ?

Beaucoup de trucs électro, l’année passée Phoenix, des affaires comme ça, de la Pop Électro plus récemment, Bon Iver aussi, très orchestré, des influences 80, un peu étranges. Un faux fini authentique un peu, à la Phil Collins, je le suis jusque là, par contre après je le suis plus (rires) ! Je me ramasse de l’argent pour m’acheter le box de Smile des Beach Boys. C’est complètement psychédélique et le niveau d’invention et d’expérimentations est fou…Mais j’ai pas 80$ à mettre là-dessus (rires) ! J’écoute presque pas la radio, mais drôlement ça jouait hier dans la nuit à CISM ou CIBL.

Entre Desjardins, Beck et Victor Hugo, tu penches pour qui ?

Hum…c’est comme des pommes pis des oranges (rires) ! Plus Desjardins quand même. Ce qui me ressemble le plus c’est Beck, mais Desjardins c’est de la chanson…Je m’identifierais plus à Beck, l’envie de faire des pochettes, d’écouter tout ce qui se fait de nouveau, pour être dans mon temps…Desjardins, sa chanson, il l’a joue et il l’enregistre, il y retourne pas après…c’est vraiment un gars des années 60 en ce sens là. J’ai pas cette perception là, au niveau processus, tandis que Beck, dans son bricolage de chansons, c’est plus ça…D’être plus à l’affût, en ce sens là aussi, c’est plus mon modèle que Desjardins.

Question pour le fun, c’est quoi les rêves les plus fous de Philippe B ?

Écrire et scripter des comédies musicales ! Toutes les sortes de comédies musicales, même les affaires vraiment cheesy, je vais les voir. Comme Once, c’est intéressant parce-que c’est un niveau différent, les films faits avec des albums. Je sais que le cinéma c’est une machine très lourde, difficile d’accès et que c’est difficile de mener à terme des projets…À moins de comédies musicales très classiques, comme West Side Story. Mais le vrai challenge, c’est le narratif dont je parlais plus tôt, je sais que c’est dur à faire. Quand tu regardes Starmania il y a des affaires cohérentes, comme dans un univers, bon, qui maintenant est un peu facile, pseudo-futuriste, mais à l’époque c’était intéressant et ça, je trouve que c’est un challenge d’auteur intéressant…et le résultat, un film au cinéma ! Ça c’est l’affaire un peu intense, huge, qui reste du fantasme pour moi. Je connais assez de gens qui sont sur le bord de réaliser leur long-métrage, mais après 20 ans, je sais à quel point c’est une bête énorme. Comme James Di Salvio, avec Bran Van 3000, pour lui, de faire un disque y’a rien là, il faisait ça dans ses breaks d’essayer de faire un film, il a fait un disque, c’est un disque assez complet en plus, avec plein de monde, mais ça pour lui, c’était des vacances à comparer à essayer de faire son long-métrage qui à ce jour n’a jamais abouti…Faire un disque c’est rien au niveau production en comparaison. Mais c’est le fan de comédie musicale en moi, des bonnes et des mauvaises ! Je suis même capable d’écouter Glee et de trouver ça bon (rires) !

Il y a beaucoup de monde comme toi !

Ça l’air ! C’est mauvais et je ne suis pas capable de le défendre, c’est cheesy, mais c’est de la comédie musicale, y’a des tounes de Broadway !

Et il y a personne avec qui tu aurais aimé jouer, même si ça te paraît impossible ?

Cohen, qui est étrangement mon idole de tous les temps, qui vit à Montréal en plus, mais c’est Cohen ! Tu me dirais Cohen ou Victor Hugo je te répondrai Cohen, même s’il reste dans le même quartier que moi ! Mais l’inaccessible est là, ça c’est le fantasme absolu. Ou Daniel Lanois comme réal, ou chanter avec Emmylou Harris !

Merci beaucoup Philippe !

Photo : Sophie De Lisio

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