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Monogamies - Comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle

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Des vers d’oreilles

WORMHOLES

Vendredi 14 juin 2013, Sala Rossa, Suoni Per Il Popolo, Montréal

mardi 18 juin 2013, par Frédérick Galbrun

Une soirée intéressante se profilait à la Sala Rossa, avec Saltlands, le duo Eric Chenaux/Radwan Moumneh et Wormholes. Malheureusement, nous sommes parfois contraints à faire des choix et le bon fut d’assister au concert de Wormholes en tout début de soirée, un duo composé du guitariste Sharif Sehnaoui et de Mazen Kerbaj, deux figures importantes de la scène de musique expérimentale libanaise. Respectivement guitariste et trompettiste, les deux ont participés à de nombreux enregistrements free-jazz avec diverses formations et collaborateurs. Pour ce concert à Montréal, Sehnaoui et Kerbaj ont choisi de présenter leur art sous une forme plus performative. Mazen Kerbaj est également un bédéiste/illustrateur reconnu au Liban ; commentateur, critique et satyrique de la situation politique dans son pays et au Proche-Orient. Pour cette performance, c’est la table à dessin qu’il a privilégié au détriment de la trompette. Il a fait appel à son talent d’illustrateur mais également à son inventivité d’improvisateur pour créer une fresque vivante et éphémère, existante entre les bornes d‘une temporalité marquée par le rythme rapide des cordes frappées de Sehnaoui. Il s’agissait donc d’un duo guitare acoustique et table à dessin. Le jeu de Sehnaoui s’est limité à l’utilisation de baguettes frappées sur les cordes, transformant sa guitare en un dulcimer à marteau, générant une averse de notes percussives comme autant de gouttes de pluie sur nos tympans. Une ambiance intéressante mais donnant un aperçu limité des talents du guitariste.

C’est donc le visuel construit par Mazen Kerbaj qui a volé la vedette. En travaillant avec de l’encre, des solvants, des aérosols (?) et un arsenal d’objets (paille, toupies, acétates…), Kerbaj inondait de liquides une table à dessin, illuminée par un rétroprojecteur, projetant aux spectateurs un flot ininterrompu d’images liquiformes. Au début, Kerbaj pouvait donner l’impression de suivre la musique ; ses jets d’encre semblant se calquer au rythme des notes de guitares. Mais rapidement, il a commencé à suivre son propre fil conducteur, en construisant des projections abstraites, s’inspirant de la fluidité des mouvements de l’encre. Quand il est devenu plus figuratif, sont apparus aux spectateurs des petits fantômes qui ont permis de penser que Kerbaj travaille en fait l’évanescence et la dissolution. La réflexion semblait aussi se construire sur cette notion du « nous », sur cette fragmentation de l’entitativité du monde arabe, déchiré par la guerre. En posant la question de l’identité (« Who are we ? »), il s’agit de savoir à partir de quelles lignes de fuite se construit la perspective des morts. Car Kerbaj écrit ; « We are the dead of tomorrow ». Peut-être sommes nous ce petit bateau qui s’enfonce dans la mer et finit par toucher le fond ? À travers ce déploiement narratif, Kerbaj dénonce aussi spécifiquement la guerre qui déchire la Syrie (« Meanwhile in Syria »), faisant exploser les taches d’encre rouge sur un acétate représentant une ville arabe. Une superbe utilisation du politique dans l’art, en développant un discours qui pose la question de « société », Kerbaj et Sehnaoui réintègrent une dimension trop souvent niée dans la musique expérimentale contemporaine, ce faisant, ils nous ont offert une grande performance artistique.

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