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Monogamies - Comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle

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Programme double : Senyawa/EX EYE

19 mai 2017, Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville

dimanche 21 mai 2017, par Frédérick Galbrun

Michel Levasseur, grand patron du FIMAV, nous a prévenu dans son allocution d’ouverture : au fil des ans, le festival a intégré et laissé tomber les programmes doubles. De nombreuses difficultés sont inhérentes à ce type d’organisation ; entres autres de gérer le nombre de musiciens, leurs interactions et la quantité de musique offerte dans une telle soirée (apparemment, le Roscoe Mitchell Quartet et Cecil Taylor trio ont marqué l’imaginaire). Ainsi, pour cette 33e édition, les festivaliers ont pu renouer avec cette formule exigeante et ce, pour leur plus grand bonheur. Car les deux groupes présentés en ce vendredi soir apportaient avec eux quelque chose de grandiose et d’exaltant.

La soirée a débuté avec le duo indonésien Senyawa, qui a offert une première performance en sol canadien. Quiconque est à l’affût des nouvelles musiques et des métissages dits « expérimentaux », sait que Senyawa est probablement le groupe le plus excitant à l’heure actuelle. En combinant tradition et modernité, Senyawa crée une fissure dans l’espace temps esthétique et provoque l’émergence de nouvelles sensations physiques chez l’auditeur. Rapport charnel avec le son, qui creuse cette faille d’où émerge tout un univers onirique jungien peuplé d’êtres élémentaux et d’esprits d’animaux.

Composé de Wukir Suryadi aux instruments à cordes réinventés et Rully Shabara au chant, Senyawa est dans une classe à part. La suramplification des cordes et les différentes pédales d’effets, font de Suryadi un homme-orchestre qui assure à lui tout seul les nappes musicales souterraines qui supportent l‘univers de Senyawa. Mais quand s’élève le chant indescriptible de Rully Shabara, quelque chose se passe. En mélangeant différentes langues de l’archipel indonésien, ce vocaliste arrive à incarner un large spectre de la voix humaine et rappelle du même coup (en une seule personne) : Tanya Tagaq, Phil Minton, Kan Mikami, Mike Patton, Ghedalia Tazartes et Louis-Paul Gauvreau (pardonnez mon humour). De plus sa présence scénique très théâtrale nous ancre solide dans cet instant infini. Soulignons que ce qui nous a frappé dans ce concert, est leur maîtrise des codes musicaux contemporains, qui les distingue d’un simple groupe de musique traditionnel ou chamanique. Musicalement on plonge parfois dans des espaces familiers où on reconnait effectivement de la musique plus traditionnelle, mais aussi du heavy métal, du rock psychédélique, des ballades, du noise et de l’improvisation déconstruite. Un très beau coup de la part du FIMAV, nous permettant d’apprécier à sa juste valeur ce duo incroyable. Après une brève pause, EX EYE est entré sur scène. Sorte de super groupe « post rock psychédélique » mené malgré lui par le saxophoniste Colin Stetson, EX EYE accueille également sans ses rangs Greg Fox, le batteur du fabuleux groupe Z’s, le renommé Shahzad Ismaily au synthétiseur et Toby Summerfield à la guitare électrique. Fort d’une performance possiblement plus cérébrale la veille, où il a présenté son projet des musiques de Gorecki, Stetson et ses nouveaux acolytes se sont défoulés pour cette soirée. Quelques difficultés techniques ont ponctué la performance, mais si les feedbacks avaient été contrôlés, ils auraient très bien pu s’y inscrire sans heurts tellement celle-ci était relevée. C’est un projet décapant qui nous a été présenté ; mélange de rock progressif rythmé, structuré et mélodique, tout en se permettant des écarts plus bruitistes.

Cependant, lorsqu’il échange le saxophone baryton pour le ténor, Stetson élève son timbre au-dessus des autres musiciens et alors seul dans son registre, prend un peu toute la place. Ce dernier nous a servi ses ingrédients habituels ; souffle continu, double ligne mélodique, chant simultané… En lui reconnaissant toutes les prouesses et le talent qu’il mérite, Stetson échappe cependant difficilement à ses propres codes et techniques. Pour qui est habitué de l’entendre solo sur scène ou sur disque, on se retrouve en terrain connu. Avec EX EYE le saxophoniste apparaissait dès lors comme étant accompagné par A Silver Mt Zion ou Godspeed You Black Emperor, lors de montées un peu plus épiques et grandiloquentes. Il faut souligner toutefois l’efficacité de ces moments où le saxophone de Stetson échange en duo avec la batterie de Fox ou avec la guitare électrique de Summerfield. Dans ces échanges tout aussi mélodiques que rythmiques, Stetson a démontré comment il lui est possible de naviguer dans ces deux registres avec son saxophone. La performance de EX EYE au FIMAV est à placer sous le signe de l’intensité et de l’exubérance. Leur premier disque à paraître en juin risque lui aussi de faire fureur.

On peut toutefois féliciter (et remercier) Michel Levasseur et son équipe à la programmation pour cet excitant programme double. Une soirée riche et intense, placée sous l’égide d’une musique réellement actuelle et moderne.

Photo : SENYAWA (Martin Morissette, FIMAV 2017)

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