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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

Un risque bien calculé

Mutek

lundi 12 septembre 2005, par François Legault

Encore une fois cette année, les organisateurs du festival Mutek révisent leur formule et la modifient un tantinet histoire de s’adapter aux différents détails qui menacent de devenir un problème au fil du temps et à mesure que leur public s’élargit. En premier lieu, on resserre le quadrilatère des divers lieux de présentation des spectacles en s’installant au Musée juste pour rire, ce qui facilite les allées et venues des festivaliers et permet de faire découvrir non pas une, mais trois nouvelles salles au public réuni sous un même toit. On règle par la même occasion le problème de son qu’imposait la SAT utilisée les années précédentes et qui donnait des maux de tête aux producteurs qui ne savaient jamais trop où installer la scène pour contourner le problème. Une soirée divisée entre deux des étages du Musée permet aux visiteurs de choisir entre deux styles de musique en permanence, ce qui rend le choix parfois difficile, mais demeure néanmoins une idée de génie. Enfin, l’instauration du placard, installation de plusieurs postes munis de casques d’écoute reliés à la plate-forme de DJs se relayant à longueur de journée, permet aux curieux de découvrir bon nombre d’artistes soit sur place ou via l’Internet. Retour sur les spectacles de l’édition 2005 de Mutek auxquels les membres d’Emoragei ont assisté.

Le festival a démarré dans le calme avec une des célèbres soirées consacrées aux arts numériques du cinéma Ex-Centris. Le collectif montréalais nAnalog présentait Auto_Save, performance multimédia axée sur la mémoire qui tentait de manier à la fois le son et l’image pour en faire une expérience audiovisuelle débridée qui n’a laissé personne indifférent. La musique du trio, ambiante et vaporeuse, donnait le ton à une soirée qui se voudrait moins expérimentale lors des prestations suivantes. La performance du duo tINYLITTLEeLEMENTS formé des artistes Sebastian Meissner, aussi connu sous les pseudonymes Klimek et Random_Inc, et Lia fut sans aucun doute le point fort de la soirée pour ne pas dire du festival étant donné leur participation inoubliable à la soirée de samedi au Métropolis. On pouvait voir ce soir-là de l’art numérique comme on en voit rarement. Les deux artistes maniaient les effets visuels et la musique en se donnant tour à tour la réplique, dessinant à l’écran une fresque constituée de milliers d’éléments chacun évoluant sur une trajectoire en mouvement perpétuel. Absorbés par leur travail, les complices déplaçaient constamment leurs yeux de l’écran de leur portable à celui vu par le public, offrant une performance en direct contrairement à la plupart des artistes du domaine qui présentent leur travail sous forme de vidéoclip ou dont la présence sur scène demeure minime et effacée. Cette soirée remarquable au Ex-Centris s’est terminée par la première prestation en Amérique du Nord de l’artiste norvégien Biosphère qui jouit d’une solide réputation suite à la parution de plusieurs disques ambiants acclamés par la critique unanime. Pour sa performance, Geir Jenssen a fait appel à l’artiste visuel Egbert Mittelstädt qui nous en a mis plein la vue en déformant divers paysages urbains issus du quotidien. L’image devenait liquide, glissait et se métamorphosait sous l’influx de vagues artificielles, ce qui conférait à la musique de Biosphère une beauté indéniable. L’artiste en charge de l’image semblait toutefois plus impliqué dans son travail. Jenssen, pour sa part, s’éclipsait fréquemment de la scène et n’y montait parfois que pour appuyer sur une touche ou deux, son spectacle visiblement préparé à l’avance.

Le vendredi après-midi, deux artistes de notre vieille capitale offraient une prestation au Musée juste pour rire. Il s’agissait de Millimetrik, projet électronique ambiant du batteur Pascal Asselin et de Galerie Stratique, artiste nuancé dont les ambiances rappellent celles du duo Boards of Canada. Étendus sur des matelas ou confortablement assis sur des bancs de cinéma, une trentaine de curieux partageaient un moment d’intimité avec l’artiste en spectacle au placard et un insondable public connecté via Internet. Pascal nous a fait part cet après-midi de nombreux nouveaux morceaux imprégnés d’une quiétude apaisante. D’habitude plus sombres, ces douces pièces agrémentées d’échantillons sonores semblaient respirer et coïncidaient avec les quelques rayons de soleil qui parvenaient à se frayer un chemin jusque dans la pièce. Son précédent portable dérobé par un malfrat lors d’une récente tournée, il a dû malgré lui faire ses adieux à plusieurs ¬pièces de son répertoire. Il a toutefois eu le temps et le courage de préparer un « set » intéressant pour sa présence à Mutek. Galerie Stratique, pour sa part, entamait un bloc consacré aux artistes de la relève québécoise. Ses performances sur scène étant relativement rares, il impressionnait par son assurance et sa désinvolture alors qu’il enfilait une pièce après l’autre de façon cohérente et calculée. À l’instar de plusieurs artistes qui semblent parfois invisibles derrière leur portable, Charles-Émile Beullac manifestait sa présence avec tact et présentait son matériel avec insistance, si bien qu’une bonne partie du public fut séduite par son œuvre. Avec deux albums sous son aile bien accueillis par la critique, il peut désormais s’attendre à un accueil semblable lors de ses performances qui se voudront, espérons-le, plus fréquentes.

La soirée du vendredi s’est avérée une expérience nouvelle et riche en découvertes pour le public de Mutek. La programmation bigarrée était répartie sur trois étages ; le rez-de-chaussée où on pouvait entendre les artistes du placard, le troisième étage où la musique plus ambiante et expérimentale demandait un certain effort de concentration et le cinquième étage qui accueillait un plus grand public où l’atmosphère de fête qui y régnait incitait à la danse. Les performances de Direwires, Klimek, Tim Hecker & Günter Müller ont débuté la soirée tranquillement. Vers minuit, l’action a pris place lorsque Meek est monté sur scène et a fait part au public d’une musique rythmée, plutôt étrange, où les sons semblaient se cogner et se frotter les uns sur les autres à qui mieux mieux. Chaque fois qu’une pièce semblait toucher à sa fin, une nouvelle boucle naissait de la mort de l’autre et on pouvait sentir la tension grimper à mesure que les fourmis quittaient les jambes d’un public hâtif de se les délier. La soirée s’est terminée sur cette même lancée alors que le bar où affluait une foule assoiffée par la chaleur et la danse se délectait de boisson énergétique et de bière.

La soirée tant attendue du samedi soir au Métropolis accueillait un public festif et enjoué présent cette année encore dans le cadre de la soirée « dance floor » de Mutek. Autrefois réparti sur deux soirées, l’événement préféré des danseurs à Mutek a débuté sur une bien triste note avec la nouvelle de l’absence du très réputé Ricardo Villalobos. En effet, ce dernier, ayant manqué son avion, n’a pu se présenter et fut finalement remplacé au courant de la soirée par un autre régulier du festival, c’est-à-dire Atom Heart qui ne donne pas sa place quand il est question de faire vibrer une foule. Villalobos était d’ailleurs censé faire partie de la distribution d’une soirée organisée l’hiver dernier par les équipes respectives de Mutek et du Piknic Électronik. Il était également absent ce soir-là, mais on ignore s’il s’agissait cette fois d’un avion manqué. Il faut croire que l’artiste sait se faire attendre autant que se faire apprécier. La soirée a débuté par une très solide prestation de Monolake qui, dès le début, a fait danser le public par l’incandescence de ses rythmes. La simplicité des effets visuels mettait l’accent sur la musique et on savait d’ores et déjà que la soirée se devait d’être mémorable. Mathew Jonson a ensuite pris la relève et présenté un « set » très long et haut en couleurs qui a fait honneur à sa réputation qui l’a précédé ce soir-là, l’équipe de Mutek ayant vanté ses performances avant même qu’on ait l’occasion de le découvrir. Chacun des invités de cette soirée avait en commun un souci du détail qui faisait de leur son un bijou de complexité dédié à la fois aux oreilles et aux pieds des spectateurs qui criaient leur satisfaction à pleins poumons. On pouvait lire sur les visages que chacun savourait l’instant présent et la plupart des festivaliers semblaient déçus que la soirée se termine si tôt en comparaison à l’année dernière où le concept de nuit blanche a fait un malheur. Le duo tINYLITTLEeLEMENTS s’est occupé toute la soirée des effets visuels et nous a démontré que la prestation de mercredi au Ex-Centris n’était qu’une infime partie de son spectacle qui aurait facilement pu s’étaler sur une semaine entière. La barre est haute suite à pareille performance et les artistes devront faire preuve de beaucoup de créativité s’ils veulent nous impressionner lors des prochaines éditions des festivals Mutek et Elektra.

Le soleil a été présent tout au long du festival, ce qu’on peut considérer comme une chance inouïe car on a dû subir plus d’une semaine de pluie avant la journée d’ouverture. On a donc eu le bonheur d’assister à une session de bronzage au Piknic Électronik de l’île Ste-Hélène où une foule record s’y est massée. La musique des piknics cette année offre un menu plus varié aux amateurs que les années précédentes, ce qui fait du bien et permet de satisfaire un plus grand nombre de personnes. La mu¬sique, d’ordinaire minimale, fuse dans de multiples directions et offre un éventail de choix, ce qui rend l’expérience plus intéressante et moins répétitive. Le plancher de danse, situé sous le Stabile de Calder de la Place de l’Homme, regorgeait de danseurs et le bord de l’étang qui le surplombe accueillait nombre de festivaliers fatigués d’une lourde semaine.

Les deux partenaires du duo Skoltz_Kolgen, collaborateurs réguliers des festivals Mutek et Elektra, ont une fois de plus présenté une plate-forme de leur invention qu’on pouvait observer durant les cinq jours du festival. Le Musée d’art contemporain de Montréal s’est ajouté cette année aux collaborateurs de Mutek en accueillant en son enceinte l’installation du duo. Il s’agit d’un projet inspiré des végétaux dont Skoltz et Kolgen ont eu l’idée suite à un voyage en Chine. Diverses particules et membranes formant le « squelette » de la plante sont projetées sur deux toiles qui se font face. Le public est assis sur des matelas entre les deux écrans et observe les mouvements lents des objets qui s’y déplacent. L’atelier est accessible au public à toute heure du jour et cinq performances sont organisées lors de « 5 à 7 » où on peut voir des invités lancer des sons aux images qui se déplacent, se contractent et se rétractent sous l’influence de ces derniers. Le résultat est un spectacle ahurissant qui porte à la détente et à la contemplation. On constate que le duo n’en est pas à ses premiers essais et la magie de ce projet donne envie d’assister aux prochains spectacles extraordinaires que créent de toutes pièces ces explorateurs.

Ceci résume l’édition 2005 de Mutek ou plutôt les spectacles auxquels le magazine Emoragei a eu la chance et l’occasion d’assister. Plusieurs autres volets et performances ont eu lieu cette année et l’ensemble de la programmation ne peut être mieux résumé que par la phrase qu’on pouvait lire dans le dépliant du festival : « Passeport pour le risque et la découverte ». À chaque année, Mutek invite des artistes pour la plupart inconnus du public, autant montréalais que mondial, et rend hommage à ceux-ci en leur permettant de nous faire part de leurs œuvres. Cette année, ce risque s’est avéré plus que jamais de circonstance et a permis aux festivaliers d’être récompensés pour leur curiosité par de belles découvertes qu’ils ne sont pas prêts d’oublier. Un risque bien calculé qui vaut la peine d’être pris.

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