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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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Semaine 1

Les aventures d’Alexandre Fontaine-Rousseau au Suoni per il Popolo

Du 8 au 13 juin 2010 dans le cadre du festival Suoni per il Popolo

mercredi 16 juin 2010, par Alexandre Fontaine-Rousseau

Les aventures d’Alexandre Fontaine Rousseau au Suoni per il Popolo ou : Perdre et retrouver la santé mentale par l’entremise d’une diète musicale déséquilibrée.

Mardi :: 8 juin 2010 Grouper + Grimes + thisquietarmy :: Casa del Popolo

Le seul problème avec un concert de Grouper, c’est que ça doit se terminer un jour, cruelle expérience qui s’apparente à ce que doit ressentir le nouveau-né expulsé du paradis utérin où il avait jusqu’alors niché dans la plus pure des innocences. Cette chaleureuse osmose, cette tendresse enveloppante, subitement, ne sont plus que d’abstraits souvenirs auxquels on s’accroche tant bien que mal face au chaos inquiétant du « monde extérieur ».

La dernière fois que Liz Harris s’était pointée à Montréal, c’était en première partie de la formation Animal Collective. Face à un Métropolis bondé de mélomanes assoiffés de rythmes et d’entrain, ses mélodies éthérées, fragiles et minutieuses, paraissaient totalement déplacées. C’est dans l’intime obscurité de la Casa del Popolo qu’il fallait la voir à l’oeuvre pour saisir convenablement le mystère envoûtant de sa musique planante à base de boucles (enregistrées sur des cassettes, parce que la vieille école, c’est la vraie école) et de guitares sur lesquelles elle posait son doux murmure.

Ce que fait la musicienne montréalaise Grimes pourrait s’apparenter à ce que le chroniqueur du Wire David Keenan nomme « hypnagogic pop » - une sorte de mutation drone psychédélique des sonorités pop synthétiques caractéristiques des années 80. Malheureusement, l’exécution laisse encore à désirer en concert, et, au-delà de l’impact initialement amusant de la proposition esthétique, la prestation de Claire Boucher manque encore cruellement d’assurance. C’est drôle un moment, l’idée que David Lynch dirige la scène du slow dans un teen flick de 1986 ; mais quand le tracking de ta copie VHS fait des siennes à trois ou quatre reprises, ça gâche un peu l’atmosphère.

C’est le guitariste de la défunte formation post-rock Destroyalldreamers Eric Quach qui ouvrait le bal avec son projet ambiant thisquietarmy. Créant tout un boucan avec son imposant arsenal de pédales, Quach donne encore dans les sonorités d’inspiration shoegaze dans ce contexte solitaire. Mais la finale plus intense, très lourde, nous rappelait que le guitariste a depuis collaboré avec Aidan Baker de Nadja – intégrant à son vocabulaire certaines tendances doom qui ne sont pas pour nous déplaire.

Mercredi :: 9 juin 2010 Pocahaunted + Rape Faction :: Casa del Popolo

L’étiquette Not Not Fun est la meilleure chose qui soit arrivée à mes oreilles depuis l’invention de la distorsion. Alors, quand j’ai appris que Pocahaunted se pointerait à Montréal, un état d’euphorie s’est emparé de ma personne habituellement si calme et réservée. Il faut dire qu’il y a quelques mois à peine, le duo semblait s’être éteint pour de bon : Amanda Brown faisait des ravages chamaniques au sein des Topaz Rags, et Bethany Cosentino lorgnait du côté de la pop avec Best Coast. Mais la sortie de l’excellent Make It Real plus tôt cette année nous a confirmé que les « jumelles Olsen du drone » étaient encore en vie - et qui plus est, qu’elles étaient habitées par une fureur renouvelée. Ce sont les pièces de ce nouveau long-jeu beaucoup plus rock qu’elles sont venues présenter ce mercredi, accompagnées d’un groupe qui comptait parmi ses rangs Cameron Stallones (alias Sun Araw, le roi du fuzz-dub lo-fi).

Les Montréalais de Rape Faction donnent dans le noise-rock à la A Place To Bury Strangers, sans les mélodies accrocheuses comme un pot de colle folle dans un buisson de chardons. Ça sonne bien sur le coup, parce que la basse menaçante fait « dum-dum-dum-dum-dum » pendant que la guitare pleine d’effets fait « vwaaaamp ». Mais une fois que c’est terminé, on se souvient surtout du fait que les gars avaient de la misère à faire fonctionner leur maudite drum machine numérique…

Pocahaunted, au contraire, a vraiment livré la marchandise : à un point tel qu’on espère maintenant qu’Amanda et Bethany reviendront sous peu dans le cadre d’un petit Not Not Fun Fest (c’est une blague de Carlos Giffoni, vous pigez ?) pour nous en donner plus, plus, toujours plus : de leurs incantations possédées, de leurs grooves incandescents à mi-chemin entre le funk déjanté et le krautrock brouillon, de leur synthétiseur juste assez cheap qui fait le pont entre The Doors et Dr. Dre. Costumées et maquillées en conséquence, ces sorcières ensoleillées avaient transformé la scène de la Casa en véritable autel à leur folie créatrice - à grand coup de fleurs en plastique, de draps accrochés n’importe comment et de tapis aux motifs colorés. C’était dansant, mais juste assez étrangement pour ne pas être ennuyeux ; et en fin de compte, c’était surtout trop court, parce que leurs improvisations ne semblaient pas vouloir s’épuiser…

Petit tour à la merch table : tous les vinyles de l’étiquette sont à dix dollars, question de plaire à l’homme du peuple que je suis. Vraiment, Not Not Fun, c’est mieux qu’un pain tranché trempé dans le LSD le matin pour accompagner ce bol de Froot Loops baignant dans le Quick aux fraises qui te regarde avec des yeux de lapin Trix. « J’pense j’ai trop tripé hier soir… J’ai hâte d’en refaire. »

Jeudi :: 10 juin 2010 Kidd Jordan, William Parker & Hamid Drake :: Sala Rossa Emeralds :: Casa del Popolo

Un jour, je pourrai dire à mes enfants que j’ai eu l’honneur de grandir dans une ville où un gars de la trempe de William Parker venait faire son tour une fois par été. Ils ne sauront peut-être pas de qui je veux parler, alors je ressortirai mon vieux vinyle poussiéreux de Petit oiseau (AUM Fidelity, 2008 : un bon endroit par où commencer) et ils me regarderont avec un air éberlué l’air de dire : « c’est quoi ça, une contrebasse ? » Il semblerait que le free-jazz n’a plus la cote en 2032, mais que le revival des années 2010 à 2019 bat son plein - ce qui est un peu suspect à mon oreille aiguisée de vieux routard qui en a vu d’autres, parce que de 2010 à 2019, c’était le nineties revival sale qui dominait les palmarès virtuels de l’internet post-Facebook.

Mais d’après ce qu’en disent les organisateurs du Festival International de Jazz chaque année, le free-jazz n’a déjà plus la cote en 2010 : alors il faut programmer de la musique du monde, de l’électronique, et un concert de Ben Harper aux deux ans pour palier au manque d’intérêt du commun des mortels pour l’improvisation libre et inspirée ! Alors comme ça, le free-jazz, plus personne n’aime ça ? Pourquoi, dans ce cas, la Sala Rossa était-elle pleine à craquer pour ce concert du trio de Kidd Jordan, William Parker et Hamid Drake ? Tout ce beau monde avait dû se tromper de salle…

William Parker et Hamid Drake me donnent envie de croire que l’anarchie fonctionnelle est une réalité possible : ils vont au-delà de la communication, de la synergie, et de tous ces clichés qui servent à décrire une improvisation musicale réussie. Ils font leur affaire, chacun de leur bord, et pour une raison qui échappe à la logique même de l’univers, leurs idées s’entrecroisent parfaitement, rebondissent l’une sur l’autre, et créent de nouvelles formules mathématiques qui prouvent hors de tout doute que la gravité est un mythe comploté par les élites politiques pour écraser le moral de la masse sociale. Ça, c’est de la révolution par le son.

Kidd Jordan, qui a joué avec tout le monde, d’Ornette Coleman à Stevie Wonder, en passant par les Supremes et Cecil Taylor, n’est pas un technicien épatant. C’est un vieux musicien qui a de l’âme, qui hurle jusqu’à l’épuisement (il fallait le voir s’essuyer le front, suite à une envolée particulièrement déchaînée), pour ensuite sonder les grands mystères de l’existence par l’entremise de quelques inflexions mélodiques à la Coltrane (lors de la deuxième partie de la soirée, au cours de laquelle le trio s’est un peu calmé après un premier set particulièrement furieux). De toute façon, quand on est accompagné par la meilleure section rythmique en son genre, on peut faire ce qu’on veut : la sauce va prendre.

J’ai à peine le temps de reprendre mon souffle avant de me diriger à toute vitesse vers la Casa del Popolo où doivent jouer « dans quelques instants » les nouveaux rois du drone cosmique Emeralds. Déception : l’hypothétique « dans quelques instants » s’avère un cas de « il y a quelques instants », et j’arrive en plein coeur d’un délicieux arpège hallucinogène. Ce qui ne m’empêche pas d’apprécier, durant environ vingt minutes, la prestation parfaitement calibrée (mais un brin trop courte) de ces savants du synthétiseur, qui suivent à la lettre les enseignements des premiers Tangerine Dream et d’Ash Ra Tempel IV : Inventions For Electric Guitar - qui n’est pas, contrairement aux apparences, un disque d’Ash Ra Tempel, mais plutôt le premier disque solo de Manuel Göttsching. Qui donne à son premier album solo le nom de son ancien groupe, suivi du chiffre qui correspond à sa position dans la discographie dudit groupe ? La réponse : Manuel Göttsching. Pourquoi ? Ah, ça…

Dimanche :: 13 juin 2010 William Basinski + Discipline X + Expo 70 :: Sala Rossa Fratelli D’Italia :: Casa del Popolo

Les minutes les plus émouvantes d’une pièce de William Basinski sont les deux dernières, lorsque l’on prend conscience du fait que ces sonorités avec lesquelles nous avons littéralement cohabité durant près d’une heure s’apprêtent à nous quitter définitivement. La dimension cérébrale de l’expérience que propose le musicien américain ne réduit en rien l’impact physique remarquable de ses oeuvres. Au contraire, la beauté tragique de sa musique est décuplée par tout le bagage discursif qui suit ses Disintegration Loops partout où elles tournent ; le son devient réflexion sur la dégradation, sur la nature évanescente de la matière qui subsiste comme trace d’un temps antérieur. Ces boucles condamnées à disparaître sont autant de fragments d’une mémoire que Basinski ranime et manipule ; et parce qu’il contourne l’intermédiaire de l’enregistrement, l’événement direct de leur déploiement n’en est que d’autant plus touchant.

J’espérais beaucoup de la prestation d’Expo 70, nom de plume du musicien Justin Wright. La seule pièce que j’avais pu entendre, Mother Universe Has Birthed Her Last Cosmos, m’avait franchement enchanté. Mais ce dimanche, force est d’admettre que sa prestation m’a semblé quelque peu télégraphiée et surtout assez peu maîtrisée : un typique « show de pédales », où dominait une distorsion qui devenait vite erratique. Par conséquent, son krautrock s’est vite transformé en noise involontaire ; un genre musical qui, par définition, devient assez vite lassant. La magie du studio n’a malheureusement pas su s’insinuer sur scène. Mais c’est Discipline X, nouveau projet de Brian Damage, qui a véritablement testé les limites de ma patience. J’aime mon bruit. J’aime mes expérimentations. Je n’ai pas peur de me briser les tympans un brin au nom de l’art. Mais cette prestation m’est apparue comme une insoutenable perte de temps, l’ex-Unireverse produisant un vacarme stérile où les rythmes clochaient constamment. Inutile d’élaborer. Désolé.

C’est après avoir été apaisé par les puissantes vagues sonores de William Basinski que je me suis rendu à la Casa où se tenait le concert des mystérieux Fratelli D’Italia. Lors d’une entrevue avec Steve Guimond, directeur musical du festival, je n’avais obtenu qu’une énigmatique réponse à la toute simple question « Fratelli D’Italia, kossé ça ? » Une légendaire formation montréalaise qui fait de la musique de party, m’avait-on indiqué, rictus en coin : « ça risque d’être pas mal l’fun ». Je comprends immédiatement l’air amusé de Steve en entrant dans la salle : l’orchestre compte cinq basses, Mauro Pezzente et Jean-Sébastien Truchy hurlent des insanités dans leurs micros respectifs, et les musiciens boivent tous comme s’il s’agissait d’un enterrement de vie de garçon. On comprend vite que c’est la fête de Mauro, qu’il s’est payé un petit party dans son propre bar, et qu’on va avoir droit à une version punk de l’hymne anarchiste de gauche Bella ciao en guise de rappel. Avoir su, les gars, j’aurais amené mon quarante onces.

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