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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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Perdre l’ouïe

GATE/TOM CARTER/CIAN NUGENT

Vendredi 20 septembre 2013, Casa Del Popolo, Montréal

lundi 23 septembre 2013, par Frédérick Galbrun

Une perspective intéressante se profilait en ce vendredi soir à la Casa Del Popolo ; tout d’abord la rare présence de Michael Morley, guitariste au sein du groupe Dead C, avec son projet Gate, était une motivation en soi pour se déplacer. Malheureusement c’est une salle vide qui nous a accueillis, confirmant que sous leurs apparences vestimentaires, les « hipsters » ignorent en fait les tenants de l’avant-garde musicale underground. Car The Dead C est un groupe légendaire de noise-rock néo-zélandais, ayant commis ses premiers enregistrements au début des années 80. La présence d’un de ses membres à Montréal aurait dû susciter beaucoup plus d’intérêt. Comme les albums de Gate sont passablement variés, on ne pouvait pas avoir d’attentes claires sur l’instrumentation utilisée pour cette soirée, mais en compagnie des guitaristes Cian Nugent et Tom Carter, on pouvait croire en une logique esthétique présidant cette rencontre.

Cian Nugent a ouvert la soirée de façon acoustique, enchaînant des classiques du folk américain avec ses propres compositions. Nugent est un très bon guitariste et possède une technique impeccable. Ses compositions sont complexes et varient les dynamiques au sein dans un même morceau. Son style de jeu garde toute fois un certain « twang » typiquement américain, le situant très près des Glenn Jones et Jack Rose de ce monde. Il a offert une performance honnête, ponctuée d’anecdotes ; prétexte pour bâtir une relation avec le public disséminé. Une première partie très mélodique, à des années lumières de ce qui nous attendait…

Tom Carter pour sa part est un habitué de la Casa ; il honore le public montréalais de sa présence presqu’à chaque année. Cependant, il a été victime d’une maladie nécessitant de longs soins et une hospitalisation l’année dernière. Cet épisode a suscité un sentiment d’entraide et de solidarité au sein de la scène de musique expérimentale, où de nombreuses levées de fonds ont été organisées pour permettre à Carter de payer ses frais médicaux. À l’aide de multiples pédales d’effets, ses constructions à la guitare sur-amplifiée ont un aspect majestueux ; prenant une ampleur et une force insoupçonnée dans leur déploiement. D’autant plus qu’il semble beaucoup plus intéressé par le processus que par le résultat réel, entretenant la surprise de l’aspect exploratoire tout en demeurant particulièrement mélodique. Taciturne et peu éloquent, Carter est un musicien habitué à son propre type de discours ; il joue fort, hurlant un langage bien à lui, plein d’un mélange de rage et de tristesse. Quand les notes aigues et claires s’élancent au-dessus de couches complexes de sonorités, on ne peut que fermer les yeux et se laisser emporter dans un moment de grâce.

Finalement, Gate a clôturé la soirée dans le même esprit que Tom Carter ; armé d’une guitare électrique et d’un arsenal de pédales un peu plus minimaliste. D’ailleurs, on aurait pu qualifier la performance de Morley de rudimentaire. Plus bruitiste et abrasif que son prédécesseur, Morley marmonne dans le micro et déconstruit les référents musicaux tout en jouant fort et intensément. Il incarne un archétype du musicien isolé et solitaire, composant une musique qui ne s’adresse qu’à lui-même, nous rappelant Jandek dans sa non-technique et son peu de soucis du résultat. Sur scène, Morley projette l’image d’un vieux bricoleur qui fouille maladroitement dans son atelier, caché derrière ses lunettes à fond de bouteille, cherchant les meilleurs outils pour arracher à nos oreilles leur capacité à discerner les subtilités sonores. Par chance, il a joué en dernier…

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