[]

Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

Accueil du site > Concert > FOUNTAINSUN, A SACRED CLOUD, HRAÏR HRATCHIAN

La tête dans les nuages

FOUNTAINSUN, A SACRED CLOUD, HRAÏR HRATCHIAN

Casa Del Popolo, Montréal, lundi 9 juin 2014 - Suoni per il Popolo

jeudi 12 juin 2014, par Frédérick Galbrun

Le Suoni Per Il Popolo amorçait sa deuxième semaine de festivités et c’est avec anticipation qu’on attendait le retour de Daniel Higgs à la Casa Del Popolo. Lors de sa dernière présence, il avait offert une performance de plus d’une heure et demie, s’arrêtant seulement quand le pont de son banjo a sauté. Sans nouveau matériel, celui-ci arrivait à Montréal avec un nouveau projet nommé Fountainsun et pour les admirateurs du chanteur du groupe post-hardcore Lungfish, l’intrigue était totale. Comme la mystique est toujours à l’honneur avec Higgs, les organisateurs du Suoni ont trouvé judicieux de faire partager l’affiche à des groupes travaillant dans un même esprit.

C’est à Hraïr Hratchian qu’est revenue la tâche, souvent ingrate, de débuter la soirée. L’homme derrière le projet De la Caucase, qu’on souvent vu dans des performances avec Jerusalem In My Heart, se tire à chaque fois admirablement bien d’affaires en offrant une performance courte et sobre. Toujours aussi impressionnant par sa prestance et ses allures de croque-mort, Hraïr a offert une performance solo de Duduk (type de clarinette arménienne, à anche double), accompagné par des bandes pré-enregistrées de bourdons. Sa présence spectrale projette un solennel dans son jeu qui pleure l’Arménie, l’exil et le génocide. Ses mélodies sont familières et tragiques, les changements de tonalités dans l’accompagnement sonore ne rajoutant qu’un touche de superbe. Captivante statue de cire, Hraïr donne l’impression de jouer une même longue pièce qu’on pourrait écouter des heures durant.

Par la suite, c’est le projet A Sacred Cloud qui est monté à cinq sur scène pour nous offrir une orgie de sons. Issu du collectif Jeunesse Cosmique, mené par Catherine Debard et Chittakone Baccam, A Sacred Cloud se présente sous des compositions variables, ne se limitant que très rarement à leur statut de duo. Ainsi, pédales d’effets, synthés, batterie et flûte traversière se sont lancés dans une improvisation collective ne laissant malheureusement que peu de place aux moments de grâce. En créant une masse sonore relativement stable, ce n’est qu’avec la batterie qu’ils ont su se tirer d’affaires et entrer dans des registres un peu plus variés, passant du free à un rock rythmique. On aurait aimé plus d’espace et de respiration pour permettre à l’immense quantité de bonnes idées présentes de se rencontrer réellement. Il y eut un bref moment d’excitation quand un des synthés a entamé une mélodie qui est venue tout enterrer mais pour rapidement se raviser et diminuer de volume. Au final, une performance sonore intéressante mais trop uniforme, qui ne présentait pas assez d’aspérités. Même les lunettes de soleil n’ont su remédier à la situation.

Finalement, l’entrée en scène de Fountainsun a permis à Daniel Higgs et son acolyte Fumie Ishii, d’arborer fièrement leurs chandails tie-dye assortis. Comme on connait Higgs par ses nombreux albums, c’est son accompagnatrice qui soulevait de réelles interrogations. Fumie Ishii est une artiste multidisciplinaire/multi-instrumentiste d’origine japonaise, qui semble avoir croisé la route de Higgs à New-York. C’est seulement depuis le début de l’année 2014 qu’ils font des spectacles ensemble, proposant donc pour le Suoni un matériel inédit, visiblement toujours en rodage. Fidèle à son habitude, Higgs chantait et récitait ses poèmes en s’accompagnant au banjo, préservant une esthétique orientalisante quoique désormais soutenu par un système de percussions inventé par les deux artistes (joué par Ishii). Cette dernière s’est contentée la plupart du temps de jouer une rythmique typiquement japonaise, qui a donné le ton à la soirée, donnant parfois l’impression d’assister à une rencontre de musiques du monde. D’ailleurs, au début de leur performance, le banjo de Higgs sonnait étrangement comme un shamisen.

Au-delà de la musique, la chose qui ressortait le plus de ce concert fut sans contredit l’attitude de Daniel Higgs, complètement différente des autres concerts donnés à Montréal. Celui-ci semblait plus affable, adouci, compatissant, regardant sa partenaire avec un sourire dans les yeux, les deux se faisant même des cachotteries sur scène, où Fumie Ishii réagissait avec toute sa gêne et sa retenue japonaise. Higgs avait une bonhommie pas très éloignée d’un « Mr. Dressup », plus théâtral qu’à son habitude, donnant parfois l’impression de faire un concert pour des enfants, par sa tendresse et son affabilité envers le public et sa partenaire. Il faut souligner qu’il en résulte une incroyable fragilité dans la musique de Fountainsun, surtout lorsque les deux chantent ensemble et qu’Ishii troque les percussions pour la guitare acoustique. Cette soirée a permis à Fountainsun de nous révéler le secret de Daniel Higgs ; sous l’apparente mystique des prophètes religieux se cache un homme sexué, soumis à ses pulsions.

Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0