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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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Trois vieux loups

DIE LIKE A DOG TRIO

La Sala Rossa, Montréal, mardi 10 juin 2014 - Suoni per il Popolo

vendredi 13 juin 2014, par Frédérick Galbrun

Une des soirées que les amateurs de jazz attendaient avec impatience, était sans contredit le retour de ces trois légendes du free-jazz. Même si les trois musiciens se sont produits de nombreuses fois à Montréal dans différents contextes, les voir ensemble relève d’une expérience à part. La performance du Die Like a Dog Trio à la Casa del Popolo en 2001 avait bousculé ma façon de concevoir la musique, ouvrant les portes de la musique expérimentale et improvisée. Évidemment, entretenir les mêmes attentes pour cette soirée aurait été un signe de folie. L’eau a coulé sous les ponts et le facteur nouveauté ne peut plus se manifester, rencontrant désormais des référents esthétiques et musicaux bien établis.

Die Like a Dog est un projet musical constitué en hommage à la musique du saxophoniste Albert Ayler, qui se serait suicidé dans le East River de New-York, son corps n’ayant jamais été retrouvé. Ses premières moutures en tant que quatuor intégraient les trompettistes Toshinori Kondo et Roy Campbell par la suite. Depuis dix ans, l’ensemble s’est stabilisé et acquis sa célèbre férocité sous sa forme de trio. Mais quel trio ! Son étrangeté réside dans sa composition. La section rythmique est formée de William Parker à la contrebasse et d’Hamid Drake à la batterie, deux musiciens afro-américains empreints de toute l’histoire du jazz et de la musique noire américaine. Possiblement encore méconnu du grand public, de ceux qui assistent aux concerts des frères Marsalis, Hamid Drake et William Parker méritent d’êtres considérés comme de grands maîtres de leur art. Mais voilà que ces deux musiciens, au sein d’un groupe dédié à Albert Ayler, ce saxophoniste qui a marqué le free-jazz par sa musique et son histoire, sont accompagnés par le saxophoniste allemand Peter Brötzmann. Artiste visuel, musicien autodidacte issu du Fluxus allemand, Brötzmann s’est vite positionné comme un saxophoniste intransigeant, voire même totalitaire dans son jeu, permettant à l’auditeur aguerri de le reconnaître entre milles. Depuis les années soixante, Brötzmann a improvisé avec les plus grands et a façonné le free-jazz européen de son souffle, en s’époumonant sans réserves.

Ainsi, depuis près de vingt ans les trois musiciens se présentent comme fiers représentants d’un jazz libre, qui ne fait aucun compromis. Cette éthique de travail fait que c’est désormais devant une Sala Rossa comble que se produit le Die Like A Dog Trio. Cependant, avec les années, c’est un Brötzmann amaigri et plus frêle qui est monté sur scène, accompagné d’un William Parker à la barbe grisonnante, arborant désormais de petites lunettes et d’un Hamid Drake qui lui est demeuré toujours aussi souriant. Le concert a débuté à l’emporte-pièce avec Brötzmann au saxophone ténor, nous rappelant aux origines du trio, et affirmant la teneur de son propos. C’est peut-être pour valider cette filiation à Ayler, qu’on a eu aussi droit à une des performances les plus mélodiques de Brötzmann. Celui-ci est resté dans des eaux connues, retrouvant souvent l’idiome du jazz, se permettant même d’apporter un grain de soul à son jeu.

La synergie qui existe entre Drake et Parker n’est plus à redire, ceux-ci sont totalement à l’écoute l’un de l’autre et si Brötzmann paraît parfois faire cavalier seul, la section rythmique nous rappelle ce que veut dire improviser « ensemble », en suivant l’éthique de la communauté. Mais lorsqu’ils se lancent dans des solos, ils nous rappellent à leur maîtrise, générant des passages musicaux époustouflants, particulièrement Hamid Drake, utilisant sa batterie à la perfection, maîtrisant la polyrythmie tout en demeurant free, gardant la mesure en la déconstruisant, tout en se gardant imprégné de rythmes hip-hop et reggae. De son côté, William Parker n’a rien a envié à l’autre, nous offrant lui aussi des solos lumineux, surtout dans le premier set, où ses pizzicatos rapides à l’archet créaient un des moments de grâce de la soirée. Un autre fut lorsque Brötzmann s’est emparé de son tarogato pour entreprendre un superbe duo avec Parker à l’archet. Au cours des deux sets d’environ 1h30 (et un rappel), Brötzmann est passé du saxophone ténor à l’alto, de la clarinette et au tarogato, pour créer une palette sonore riche en rebondissements, plus particulièrement lorsqu’il nous fait découvrir le son éraillé de sa clarinette.

Même si ce concert pouvait paraître institutionnalisé, par son public nombreux et ses places assises, faisant perdre le « chien » de leur passé de guérilleros, nous avons eu droit à un grand moment de jazz improvisé offert par des musiciens passés maîtres dans ce qu’ils font. Dans une discussion à l’extérieur suite au premier acte, avec un musicien hautain et méprisant de la scène expérimentale montréalaise, celui-ci a reconnu que c’était un des bons concerts du trio car, disait-il, « I’ve seen them suck so many times ». À ce moment, j’ai quitté la conversation.

Qu’on se le dise, les trois hommes qui forment le Die Like a Dog font partie des musiciens les plus importants de notre époque, en voie de devenir des légendes. On peut arguer que personne n’est intouchable mais je crois qu’il faut quand même respecter certaines institutions et continuer de se donner des héros. Pour l’amateur de free-jazz, faire de Peter Brötzmann, William Parker et Hamid Drake des héros de notre génération est une étape logique qu’on peut facilement franchir.

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