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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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L’instant du Sacré

CHARLEMAGNE PALESTINE

Lundi 14 octobre 2013, Sala Rossa de Montréal

dimanche 20 octobre 2013, par Frédérick Galbrun

La venue d’un personnage tel que Charlemagne Palestine est toujours un évènement en soi. La dernière performance québécoise de cette légende du minimalisme contemporain était au Festival de Musique International de Victoriaville, où il avait joué avec le groupe Perlonex au Colisée des Bois Francs. Ce fût sans contredit un des moments musical les plus riches que j’ai eu la chance de voir. Son retour à Montréal était donc bien venu. Palestine fait partie de cette génération de musiciens ayant été transformé au contact du Pandit Pran Nath lors du séjour de ce maître de musique indienne aux États-Unis, dans les années soixante. Ainsi, avec les Terry Riley, Lamonte Young, Henry Flynt et autres, s’est constituée cette école dite de minimalisme, empruntant énormément à la répétition et à la musique Orientale. Pandit Pran Nath était un maître de l’école de chant nommée Kirana et c’est des aspects principal qu’il a transmis à Palestine. Ce dernier a aussi développé une technique de jeu de piano qu’il a appelé « strumming music », où deux notes sont jouées en alternance rapide, finissant en un bloc harmonique qui crée un effet de « totalité acoustique » submergeant. Mais Palestine est aussi un personnage facétieux, un peu grotesque, coloré et excentrique avec ses chemises bigarrées de dessins d’animaux (celle de cette soirée n’y échappant pas, avec les mots « mambo furry animals » écrits dessus), dont les comportements son peu prévisibles, en raison de son grand amour pour le cognac.

Alors qu’au FIMAV il était sur une scène éloignée du public, Charlemagne a choisi d’investir le plancher de la Sala Rossa pour cette soirée, laissant la scène libre aux diverses projections visuelles qu’il souhaitait présenter. Ce rapprochement a contribué à cet effet d’intimité et de partage que plusieurs ont vécu lors de ce concert. D’entrée de jeu, Palestine a commencé son spectacle derrière un ordinateur portable, un piano et un autel constitué de ses inséparables peluches (ses « animaux »). En utilisant la technologie en guise d’introduction, il aurait pu nous faire craindre le pire ; soit un « spectacle de laptop » de la part d’un musicien de son envergure. Derrière son ordinateur, Palestine faisait défiler des sons, sans trop les altérer ; un mélange de différentes couches musicales se superposant en bourdon et desquelles se détachaient des bruits d’animaux et des voix humaines indicibles, un travail qui rappelait étrangement celui de Ghédalia Tazartès. Les couches sonores ont fini par culminer jusqu’à un climax auquel Palestine a mis fin brusquement, nous confrontant durant un moment avec un silence qu’on avait presque oublié. Pendant ce temps, Palestine se dandinait sur sa chaise, derrière ses inséparables fétiches : ses peluches et sa bouteille de cognac. Il s’est même permis de se lever pour aller chercher un Perrier au bar et pour aller parler avec le technicien de son. Une introduction désinvolte de la part de l’artiste qui, somme toute, agissait de manière tout à fait convenable pour ce genre de spectacle.

C’est alors que les choses ont pris une tournure beaucoup plus intéressante. Durant la première partie, l’écran sur la scène de la Sala projetait une image fixe, où était simplement écrit « Sacré Asnières » et « Rituel dans le vide ». Quand l’image s’est animée, cela a donné lieu à une des choses les plus incroyables que j’ai vue récemment, soit la présentation de « Rituel dans le vide » tourné en 2001. Nous avons suivi Charlemagne Palestine dans un entrepôt vide, où celui-ci marchait et courait caméra au poing, tout en chantant, criant et s’époumonant dans ce style de chant emprunté au maître Pandit Pran Nath. De longues notes étaient tenues par la voix, marquées par le bruit de ses pas sur le sol et ses essoufflements. Sa respiration témoignait d’un effort physique qui ne l’empêchait pas de lancer sa voix dans cet entrepôt vide, comme un cri cherchant à remplir l’espace, en continuant son bout de chemin ; tournant dans les différentes salles, passant d’une pièce à l’autre et filmant bien souvent droit devant lui. L’image parfois devenait plus saccadée, le bras de Palestine se faisant moins ferme et déterminé.

Dans cette course folle pour remplir le vide de l’espace, des pauses étaient marquées lorsqu’il s’arrêtait devant ses peluches, bien installées sur une chaise. À un moment de cette performance, Palestine s’est arrêté devant des cases vides ayant appartenues à de ouvriers anonymes et les a fermé violemment tout en continuant à chanter, créant un moment d’une rare beauté, presque extatique, où la cacophonie du métal se réverbérait pour accompagner le chant. Vers la fin, la caméra nous a montré une femme silencieuse qu’on avait aperçue au début mais qu’on avait complètement oubliée ; on imaginait Palestine seul, investissant ce lieu abandonné de sacré. Il s’est aussi arrêté devant des bacs presque démolis sur lesquels on pouvait lire les mots « ordure » et « chiffons », nous permettant de nous construire une trame narrative imaginaire, d’où on pouvait déduire que ce rituel portait sur le vide de l’usine, l’absence de « condition ouvrière » dans un lieu destiné à l’accueillir. Une mort qui rappelle la fin du récit communiste qui offrait une légitimité subjective à l’ouvrier. Un vide d’humanité d’où le sacré était désormais absent et qui demandait à être rempli pour le faire vivre.

Probablement pour marquer une pause après ce moment d’une intensité palpable, Palestine s’est affairé à faire chanter son verre de cognac d’un léger « drone » sans amplification sur lequel il déposait un mince filet de voix, dans le même style de chant Kirana, tout en se déplaçant dans l’assistance. Un court moment intense et très intime avec le public, l’artiste se risquant même à avoir des contacts visuels directs avec des gens du public.

Par la suite, il s’est installé au piano pour offrir une performance de « strumming music », avec la projection d’un film tourné en super 8 intitulé « Sacré Asnières » tourné en 2000. Le film silencieux mettait en scène Palestine avec ses animaux dans un cimetière, en train de laisser libre cours à sa folie, en courant, criant et gesticulant, le tout présenté au ralenti. Le résultat était quelque peu surréaliste, surtout quand on s’aperçoit à un moment donné que Palestine est en fait dans un cimetière d’animaux ; lorsque la caméra s’étend un peu plus longtemps sur les noms inscrits sur les pierres tombales. L’effet de surprise est somme toute marquant et on ne sait plus si c’est l’absurde où l’ironie qui sert au rituel, surtout quand deux chats bien vivants se promènent dans le cimetière.

Finalement, Palestine a terminé le spectacle avec deux peluches musicales qu’il a fait chanter pour nous dans toutes leurs fragilités, qui lui a même inspiré un rappel. Sa sortie a été scellée par une anecdote relatant son premier passage à Montréal en 1968, où lors d’une performance musicale à l’université de Montréal le public s’est mis à scander : « Charlemagne charlatan ! », faisant de Montréal un lieu où il adore revenir. Si c’est pour offrir des soirées si riches en émotions et intensité, nous aussi on adore qu’il revienne. Cette performance fût définitivement un autre moment marquant de la part de ce maître du minimalisme.

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