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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

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Esprit créateur

ARRINGTON DE DIONYSO

Jeudi le 24 janvier 2013 à la Casa del Popolo, Montréal

mardi 29 janvier 2013, par Frédérick Galbrun

Il y a des soirées qui commencent mal. Peut-être était-ce dû à ma mauvaise humeur chronique, mais à peine suis-je entré dans la salle de spectacle de la Casa Del Popolo que j’ai compris que la soirée allait être longue ; forte odeur de sueur, une fille au parfum beaucoup trop capiteux, le tout mélangé à l’odeur de nourriture… Bref, pour la première fois, je ne m’y suis pas senti à ma place. Cela a, sans contredit, teinté mon appréciation de la soirée, mais surtout nourri un jugement critique sur un des aspects particulier de la Casa : les premières parties.

La soirée a débuté avec le trio local Orchestra The Shiny Tiger, composé de deux guitaristes et d’une claviériste au chandail parsemé de brillants (d’où le « shiny »). D’emblée, quelqu’un aurait dû leur expliquer le concept de présence scénique, car qu’on se le dise, faire dos au public, à moins que cela ne fasse partie d’une mise en scène volontaire, est une mauvaise idée. Les guitaristes étaient, soient littéralement de dos ou sinon tournés de côté et semblaient n’accorder aucune importance au public, laissant leur piètre claviériste sans voix, seule pour affronter le public. Bon, naturellement, quand le public est composé d’amis et de connaissances, peut-être que la crainte et le souci de performance est dissipé… Les autres ont droit à un spectacle sans intérêt, de la part de musiciens qui donnent l’impression de jouer dans leur salon, affichant un laisser-aller qu’on remarque de plus en plus chez certains groupes « maison » de la Casa. Des musiciens qui jouent sans énergie, ni prestance, dégagent bien souvent une nonchalance qui se confond avec de l’ennui. Et les impacts de cette perception peuvent être dévastateurs, surtout quand on propose des chansons sans saveurs.

Cela dit, l’autre première partie a sauvé la mise. Pon De Replay, est un des projets musicaux du guitariste Brian Seeger. Ce dernier mérite définitivement d’être connu et de faire parler un peu plus de lui ; au-delà des quelques cd-r ou produits Distroboto qu’il a rendu accessible au public. Seeger a débuté son spectacle par une bienveillante mise en garde en trois points : son set est court, est dédié à la chef Theresa Spence et il nous invite à faire le vide durant sa prestation et à nous concentrer uniquement sur les choses positives de notre journée. Comme convenu, ce fut bref, mais très intense. Seeger était à la guitare lap steel et s’accompagnait d’électroniques rudimentaires, de pédales d’effets et de boucle de voix. Le tout pour produire un mélange intéressant, abstrait et bruyant.

On peut avoir une impression relativement juste de ce que fait Arrington De Dionyso grâce à nombreuse vidéos de lui jouant live dans divers contextes, mais le voir en spectacle apporte une autre dimension à notre perception et permet de donner un sens à son œuvre. De situer ces moments de créations éphémères, où en l’espace illimité du moment présent s’ouvre l’aperception, permet de s’immerger dans l’Esprit créateur qui guide De Dionyso. Schopenhauer disait que la musique est une image de la volonté elle-même, qu’elle exprime dans le monde physique la volonté qui la transcende. Étrangement, Nietzsche, en bon commentateur de Schopenhauer, a retraduit « Le monde comme volonté et représentation », par « Le monde comme pulsion sexuelle et vie contemplative ». Ceci permet de résumer adéquatement les deux pôles qui semblent guider le travail de De Dionyso. Les performances, tout comme les enregistrements, traduisent une forme d’expérience chamanique où le corps et l’esprit retournent au bassin énergétique des pulsions. Par ailleurs, le visuel occupe une place tout aussi importante dans la démarche de De Dionyso ; une iconographie à caractère sexuelle, mettant les corps à nus et jouant les démiurges en greffant des animaux à certaines zones de puissance/jouissance. L’expérience artistique de De Dionyso, forme un tout qui s’exprime aussi dans le dessin et sa performance musicale faisait suite à un marathon de 24h de dessin à l’Espace Pop.

Cet américain d’Olympia, dans l’état du Washington, était à la barre du groupe Old Time Relijun et s’est initié à l’art des chants de gorges très tôt. Cette fascination pour la gutturalité l’a mené à voyager en Indonésie, où il a su perfectionner son art. Son répertoire musical est très varié, touchant au free-jazz (grâce au saxophone et la clarinette basse), au rock expérimental et la musique de transe indonésienne. Après s’être adressé au public dans un français impeccable, Arrington De Dionyso a débuté avec des chants de gorges et de l’électronique, dans l’esprit de son projet Malaikat Dan Singa ; il échantillonne ses respirations, un micro contact scotché au ruban sur sa gorge et utilise deux autres micros pour profiter à fond d’une stéréophonie. Sa voix claire et puissante résonne et ses cris se démultiplient…. Par la suite, De Dionyso a empoigné des curieux instruments qui étaient restés sur le côté ; un arsenal de différents assemblages de tuyaux de PVC, dans des curieuses configurations, augmentés d’une anche de clarinette basse. Étrangement, il est parvenu à créer des mélodies et des sons proche du free-jazz, nous transportant dans un univers autant sonore que visuel, grâce à l’étrangeté des instruments maniés. Finalement, De Dionyso a clôt le spectacle muni d’une simple bande élastique, passant du glissando à des résonnances proches des sons produits par une guimbarde, nous laissant au final l’impression d’avoir assisté à un spectacle unique, imaginatif et transcendant.

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