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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

NEON DEMON

Gaumont Film Company/Wild Bunch/Space Rocket Nation/Motel Movies/Vendian Entertain-ment/Bold Films

jeudi 23 juin 2016, par Anne-Julie Lalande

(4/5) Après une majorité de films empreints d’une dose élevée de testostérone, Nicolas Winding Refn s’attaque à un univers drastiquement différent sous plusieurs angles à ses autres oeuvres : le milieu de la mode aux États-Unis. Une jeune adolescente tente de percer et gravit rapidement les échelons, éveillant rapidement une jalousie particulièrement malsaine chez ses rivales et fréquentations. Mettant en vedette une Elle Fanning à la beauté et à la naïveté à la fois volontairement virginale et inquiétante, Neon Demon présente une histoire qui peut aisément sembler banale et déjà-vu ; il faut se détromper. N’importe quel récit, une fois orné de l’esthétique éclatante et du caractère sadique de Refn, ne peut être qualifié d’ordinaire.

Dès son superbe générique d’ouverture, l’essence première du cinéma ultra-néon de Refn prend place à nouveau après cette ascension du kitch encore en développement depuis Bronson et enfin entièrement établie. Selon Milan Kundera, le kitch, c’est ce qui sert à « cacher la merde ». L’esthétique néon, la musique électronique qui rappelle une autre époque du cinéma et les plans qui permettent une direction artistique et photo ultra travaillées peuvent ne pas littéralement être définies comme kitch, mais d’associer ces habitudes visuelles et sonores au monde plastique qu’est celui de la mode illustre parfaitement les paroles de Kundera. La beauté qui se range finalement au même rend que le grotesque, qui gagne en vulgarité n’est finalement qu’une façade pour encore mieux permettre une satire machiavélique du narcissisme. Celui-ci se présente sous des traits adolescents dans la peau d’une Elle Fanning délicate et facilement influençable sous le regard des autres à un égocentrisme malsain sous les traits d’une Jena Malone cauchemardesque, mais inoubliable.

Afin d’arriver à détruire tranquillement ce qui pourrait aux premiers abords sembler être un film s’apparentant à Douglas Sirk de la même façon que Todd Haynes avec Carol, Refn a recours à des moyens parfois assez drastiques. Il enjolive son récit de magnifiques actrices, de plans symétriques et, il faut le répéter, sublimes, dans le but précis d’accentuer le profond malaise de déboires psychologiques et presque physiques. Convoitée par le narcissisme et l’égo, la beauté ne devient finalement qu’une illusion à travers un amas d’infamies qui permettent au film un second degré ainsi qu’un second genre ; le thriller fantastique. Certaines scènes peuvent s’avérer choquantes pour plusieurs, mais il ne s’agit qu’au fond de pousser la métaphore à un point où, au final, le sens figuré n’existe plus dans l’univers présenté.

La musique électro-pop de Cliff Martinez alliée à la direction photo de Natasha Braier permettent une vision onirique de Los Angeles, qu’on reconnaît, mais qui semble davantage appartenir au rêve qu’à la réalité. Finalement hautement classique dans sa forme, Neon Demon se présente comme subversif par ses moments gores et avouons-le assez répugnants. D’ainsi parer une oeuvre sur la condamnation du dictat de la beauté d’une esthétique aussi flamboyante s’avère délicieusement paradoxal et illustre avec brio ce qui semble tenailler Refn et nous tous : un dégoût envers une industrie qui en demeure fascinante tout autant que la question même du beau et de l’art inévitablement soulevée.

Voir la bande annonce de "The Neon Demon".

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