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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

GRAVE

Frakas Production/Petit Film/Rouge International

lundi 29 mai 2017, par Anne-Julie Lalande

(4/5) Après les nombreux, et pour le moins intenses retentissements ayant fait suite à la première projection de « Grave » de la réalisatrice Julia Ducournau à la dernière édition du Festival de Cannes, c’est avec fébrilité, et surtout avec curiosité, qu’une foule s’est réunie dans une salle entièrement remplie au Centre Phi le 19 mai dernier. Loin d’être un film d’horreur traditionnel, le coeur de « Grave » (« Raw » en anglais) débute alors que Justine (incroyable Garrance Marillier, qui n’a rien à envier à une certaine Isabelle Adjani), issue d’une famille végétarienne, se voit contrainte d’ingurgiter une rate de lapin crue pendant les initiations de son programme de médecine vétérinaire. Aussitôt et malgré elle, elle se découvrira une nature carnivore acérée qui la fera passer d’un innocent shawarma à de la chaire humaine.

Il serait facile de croire que la réputation de « Grave » ne tient qu’à la réponse extrême de certains spectateurs (certains cinémas auraient distribué des sacs-à-vomi lors des projections et plusieurs personnes se seraient évanouies en plein film, nécessitant les services d’urgence). Cette façon de publiciser le film aura permis d’attirer un public divisé entre les plus téméraires prêts à vivre une expérience hors du commun, et les habitués du gore et du body horror. Les deux ne cohabitent pas à merveille considérant leurs attentes différentes, et la deuxième catégorie de cinéphages se vera beaucoup moins satisfaite que la première. Les coeurs sensibles et les individus plus facilement impressionnables devant certaines images devraient peut-être l’éviter, mais les plus aventureux et aventureuses seront satisfaits et satisfaites par un hybride intelligent entre plusieurs genres utilisant l’horreur afin de mettre en scène une oeuvre profondément efficace, rythmée et audacieuse. Le film mérite d’être découvert afin d’en comprendre toutes les subtilités ; en dévoiler trop sur son contenu narratif nuirait à son appréciation et sa pleine expérience.

Ducournau nous avait déjà initié à son obsession pour le corps et ses intempéries s’apparentant au body horror avec son court-métrage « Junior » en 2011, où une jeune adolescente (également interprétée par Garrance Marillier) vit de nombreux changements corporels après un diagnostic de gatro-entérite. Et avec « Grave », elle maintient la même symbolique quant à l’incommodité à travers la possession d’un corps féminin. Le désir de viande fraîche peut aisément se lire comme une métaphore de l’éveil sexuel. L’appétit de Justine atteint des proportions aussi démesurées puisqu’il s’est longtemps agi d’un interdit à ses yeux, d’un tabou imposé par une figure d’autorité et normalisé par son cercle familial. De découvrir que ce qui lui était prohibé depuis tant d’années est en fait un plaisir savoureux, et le fait qu’il puisse la mener à un état aussi jubilatoire la pousse inévitablement à commettre l’irréparable.

Plusieurs couches du film peuvent donc être aisément soulevées et analysées en fonction de théories post-féministes, et même être comparées au film canadien culte mais imparfait « Ginger Snaps » (2000) ; la bestialité est en fait un geste profondément allégorique rappelant à quel point la prohibition de l’instinct peut s’avérer cauchemardesque.

Avec « Grave, Ducournau réussit une incursion dans le cinéma de genre là où plusieurs autres réalisateurs et réalisatrices français et françaises s’étaient tortueusement et inefficacement aventuré(e)s, et se révèle comme l’une des réalisatrices les plus intéressantes du moment.

Bande-annonce

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