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Les Criquets Crinqués (CISM 89,3 FM)

Niloufar

LESHEM, RON

Éditions du Seuil

dimanche 31 juillet 2011, par Éric Dumais

(2.5/5) « Et j’ai surfé sur Internet à en perdre haleine. Internet allait-il changer le monde ou était-il seulement un moyen de fuir le monde ? J’ai cherché des réponses en Iran, parce que le monde virtuel dans une vie de ténèbres s’avérait un paradoxe bien moins artificiel qu’on pouvait le penser. Était-il une fenêtre qui incitait l’imagination humaine à s’épanouir ou n’était-il bon qu’à apaiser les masses, à atrophier leurs sens, à les distraire ? »

Dans un monde aussi ténébreux et dangereux que les bas-fonds de Téhéran, au sein duquel l’existence est compromise par la violence, l’alcool et la drogue et où les hommes, ensevelis sous la censure, peinturlurent leur ville à coup de graffitis agressifs où l’on peut lire « fuck you » en lettres criardes, il est difficile d’évoluer sainement en toute sécurité.

Et c’est justement ce qu’essaie de faire le jeune et candide Kami, un provincial envoyé par ses parents chez sa tante Zahra, une ex-vedette de cinéma censurée par le régime islamique, pour étudier à l’université de Téhéran. Aurait-il pensé être confronté, un jour, au désarroi de la jeunesse islamique ? En effet, comment vivre en tant que jeune arabe dans un système qui censure tout : la parole, le code vestimentaire, les mœurs, les valeurs, l’orientation sexuelle et, pire encore la littérature ?

Est-ce pour cette raison que Kami désire vieillir prématurément ? « Je veux vieillir, Nilou, j’ai soudain l’envie de vieillir, avec toi, et de faire un bond en avant de cinquante ans, tous deux encore ensemble, à nous promener dans la rue, un couple vieillards frêles et lents, pitoyables, les mains tremblantes. »

Niloufar Khalidian, alias Nilou, c’est la femme avec laquelle Kami tombera amoureux au fil du récit. Fille de la grande bourgeoisie et première femme à devenir pilote de course, Niloufar invitera Kami à monter à bord d’une croisière de la destinée remplie de vices, dangereuse même, où l’alcool et la drogue se procurent aussi facilement qu’un médicament offert en vente libre. C’est avec elle et grâce à elle que Kami ouvrira ses yeux précocement, afin de voir le vrai monde tel qu’il est, impitoyable, vil et cruel.

Niloufar est un roman doté d’un caractère bipolaire ; d’une part, Ron Leshem invite son lecteur à plonger avec lui dans un récit réaliste, dont la jeunesse iranienne se reconnaît sans aucun doute à travers les traits du jeune Kami ; d’autre part, Niloufar est un ouvrage théorique, pensé, étudié, où l’auteur en a profité pour critiquer d’un œil savant la société iranienne qui évolue autour de lui. Certes, l’ouvrage est brillamment écrit, la plume de Ron Leshem, délicate et fluide ; cependant, la scission qui s’opère entre les deux mondes n’est pas toujours de tout repos. La lecture devient, à certains moments, tellement lourde, ardue, voire exaspérante, que le lecteur oublie l’intérêt d’un tel récit. Contrairement au roman à succès Jamais sans ma fille de l’Américaine Betty Mahmoody, à travers lequel on apprivoisait lentement mais sûrement la société iranienne dans un récit cruel à en perdre haleine, ici l’effet n’est pas aussi percutant. Dommage.

Ron Leshem est un journaliste né en Israël en 1976. Il a été rédacteur en chef au Yediot Ahronot et à Maariv, en plus d’être directeur adjoint des programmes de Channel 2. Son roman Beaufort, écrit en 2008, a remporté le prix Sapir et a été adapté à l’écran par Joseph Cedar.

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