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Tacet no 2 : l’expérimentation en question

COLLECTIF

Les Presses du Réel

mardi 27 août 2013, par Frédérick Galbrun

(5/5) Rare sont les livres qui permettent une réflexion approfondie sur les musiques expérimentales et sur leur pratique. En fait, on peut trouver des idées ou des extraits colligés ici et là, principalement chez des philosophes et chez quelques musiciens, pour qui l’art joue un rôle majeur dans la cité. Mais bien souvent, le discours du musicien n’est pas légitimé de la même façon qu’un discours scientifique et ces jeux de langages wittgensteinien s’invalident souvent l’un l’autre. Il devient donc difficile de concilier le discours scientifique et le discours musical créatif. Voilà le défi que s’est donnée la revue bilingue Tacet à travers son manifeste.

Matthieu Saladin est le directeur de rédaction de la revue Tacet, il enseigne la philosophie à la Haute École des arts du Rhin et se définit comme spécialiste des musiques expérimentales. Fin connaisseur de l’œuvre et de la démarche de John Cage, il allie aussi à son travail intellectuel une pratique musicale, qui repose principalement sur des installations sonores. Son parcours donne le ton à la revue et le premier numéro de Tacet (paru en 2011) portait spécifiquement sur la musique et l’œuvre de Cage. Soulignons que l’esprit de ce dernier est presque omniprésent à l’intérieur de ce deuxième volume, grâce à la réflexion soutenue articulée à sa pratique, osant même se tourner vers l’aléatoire et le chaos, pour enrichir ses possibilités de création.

Naturellement, lorsqu’on est confronté au terme « musiques expérimentales », on se retrouve dans un lieu où se confondent les référents et où foisonnent les discours. Il devient dès lors difficile de distinguer ce qui est proprement expérimental/créatif et ce qui n’est qu’une répétition du même. D’entrée de jeu, le texte d’introduction de Matthieu Saladin fournit un point de capiton à la réflexion, soit les considérations de sens à l’intérieur du terme « expérience », en fonction de ses deux acceptions en langue anglaise, soit « experience » et « experiment », qui traduisent l’ambiguïté présente dans le terme en français. L’expérimental se trouve ainsi confondu avec l’expérientiel, dans sa construction en laboratoire et son travail de recherche de la part de ses pratiquants. Ce sont ces différents aspects de l’expérimentation musicale qui sont mis en tension. On avance l’idée d’une praxis au dépend d’une poïesis aristotélicienne ; on s’attarde peu au savoir-faire ou aux techniques d’usage des pratiquants. Ce qui nous intéresse le plus sont les qualités immanentes de l’action en soi. Mais cette praxis prend des valeurs différentes et autant est-elle instillée d’une réflexion et d’une théorie, qu’elle peut prendre aussi la forme de l’action pure, libre de contrainte, soumise aux aléas de hasard, nous ramenant entres autres à l’utilisation du Yi-King par Cage pour ses compositions.

L’autre figure majeure de la musique expérimentale qui parcourt en filigrane les différents textes de cette revue, est celle de Pierre Schaeffer ; compositeur/expérimentateur pionnier de la musique concrète et des manipulations sur bandes. Son livre « Traité des objets musicaux » se veut aussi une pierre angulaire à l’élaboration de la réflexion qui tisse les pages de ce livre et sa théorisation de l’écoute intervient à plusieurs niveaux, analysée autant chez le musicien que l’auditeur. Au niveau philosophique, c’est la pensée de Gilles Deleuze qui sert de combustible, le livre « Milles-Plateaux » écrit par Deleuze et Félix Guattari, est probablement un des ouvrages le plus cité dans cette revue. Par ailleurs, le découpage de la revue en section intitulé « Flux », « Influx », « Afflux », « Reflux », nous fait penser inévitablement au concept de la machine désirante. La section « Flux » est composé d’articles de fond portant sur le sujet principal de la revue, « Influx » de textes de réflexion libre, où sont mis en tension les idées présentées à la première section. Dans la section « Afflux », on présente des images ou autres objets visuels/sonore, conceptuels ayant trait au sujet (dans ce numéro ce sont certaines cartes à jouer de George Brecht qui sont présentées). Finalement « Reflux » est une recension de livres, de critiques de disques ou autres évènements relatif à la musique expérimentale. Mais la section qui est toute aussi intéressante, quoiqu’indéterminée et anonyme, se compose des bibliographies à la fin de chaque article qui nous invitent à nous lancer dans une recherche plus approfondie et dans la construction d’un discours sur la musique expérimentale, qui lui fait encore cruellement défaut.

Ainsi, c’est une collection de 23 textes aussi riches que variés, qui irriguent les canaux de notre compréhension sur la pratique musicale expérimentale. Même si la quasi-totalité des textes sont très intéressants, en faire une recension exhaustive se voudrait un travail aride mais il est nécessaire d’en présenter quelques-uns. Naturellement, de par son côté fondamental, l’ensemble de la première section « Flux » est magistrale et nécessaire, mais mes affinités personnelles ont été sollicitées par Johan Girard qui s’attarde à analyser deux conceptions du minimalisme en mettant en tension le travail de Steve Reich avec celui de Terry Riley. Plus loin, le texte de Pierre Hemptine ; « l’écoute expérimentale et l’onde de choc », traite des rapports avec les théories de l’écoute de Schaeffer et celle d’Adorno et de leurs implications chez un sujet écoutant, en tant qu’il s’insère dans un ensemble social. Sa façon de décrire l’amateur de musique expérimentale est très juste et teintée d’humour.

Certains musiciens offrent également de très belles contributions en tant qu’auteurs et nous permettent de plonger dans la logique de leurs œuvres. On retient le texte de Jim Haynes, et la réflexion qui sous-tend son disque « The Decline Effect » ainsi que l’excellent « Logique et Notation », dialogue entre A et B du guitariste Taku Sugimoto, portant sur les possibilités liées à la notion de la musique improvisée et sur les directions musicales possibles d’une pièce comme « 4 : 33 » de John Cage. Dans un autre registre, l’artiste conceptuel et musicien Samon Takahashi explore le médium comme expérimentation et recense des parutions en vinyles ou autres formats, où le souci de la présentation à un effet sur l’œuvre. La discographie proposée est alléchante, on y voit entres autres « Record Without a Cover » de Christian Marclay (le titre dit tout), des vinyles excentrés, des sillons fermés, du papier sablé à l’intérieur de la pochette pour altérer la surface à chaque sortie, des disques sans poinçon au centre… Bref des artefacts expérimentaux dans leur physicalité. Finalement, un des textes les plus intéressants est celui Miguel Prado Casanova, texte hautement inspirant intitulé « l’évacuation géotraumatique de la voix », où il est question de l’utilisation du corps dans la musique improvisée et qui m’a permis de découvrir le philosophe Reza Negarastani et sa théorie des géotraumatismes.

Naturellement, comme dans tout ouvrage collectif, certains textes n’ont pas la même rigueur que d’autres ou ne suscitent pas autant d’intérêts. Le seul texte inintéressant est une étude sociale de la scène « noise » parisienne. Un texte descriptif qui ne s’enflamme pas, trop académique dans sa forme. Il laisse froid ceux qui frayent déjà avec ce type de milieu dans leur ville locale car le constat demeure que les scènes « noise », dans leur pratique et leur esthétique, se ressemblent bien souvent peu importe leur localisation géographique. Un autre texte un peu fade est l’entrevue avec Ghédalia Tazartès et ce, malgré mon immense admiration pour cet artiste. Le propos contraste avec celui des autres textes, Tazartès adoptant un ton plus ésotérique pour définir sa pratique, se rapprochant ainsi de nombreux musiciens free-jazz. On retrouve donc ce critère de légitimité entre des jeux de langage différents. Le discours scientifique et le discours mystico-religieux est séparé par un mince fossé qui les opposent plus souvent qu’il ne les réconcilie, comme les deux pôles opposées d’un même spectre. Toujours est-il que l’extrême vaut parfois mieux qu’un milieu fade et ridicule et qu’entre les deux, se situent ceux pour qui faire de la musique expérimentale n’est pas un « acte » (au sens lacanien du terme), où la dimension politique de l’art est évacuée au profit du ludique ou du divertissement.

Au final, ce deuxième numéro de Tacet est d’une qualité exceptionnelle, constitué d’articles de fonds novateurs, qui stimulent la réflexion et attise la jouissance intellectuelle de l’amateur de musiques expérimentales. Il s’agit d’une lecture qui pousse à approfondir notre compréhension, non seulement de la musique, mais des mécanismes créatifs sous jacents à la recherche expérimentale. Bref, il s’agit d’un livre sur la musique comme il s’en fait trop rarement, surtout en raison du vaste spectre couvert et de sa rigueur intellectuelle. Le philosophe Bernard Stiegler dans « De la misère symbolique », invite les lecteurs à développer de nouvelles armes afin de lutter contre un appauvrissement de la culture ; Tacet devient cette forge où on peut battre le fer chaud et affûter nos lames.

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